Page:Sand - Le Diable aux champs.djvu/216

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JENNY. — Il est auprès de madame, il lui parle de toi, sans doute ; et vois-tu, tout cela te justifie et te relève à ses yeux, aux miens… aux tiens propres, Céline, j’en suis sûre.

MYRTO. — Aux miens ! que m’importe ? Ce n’est pas cela, Jenny. Pourvu que… Dis-moi, dis-moi comment il t’a raconté cela.

JENNY. — Quoi donc ? la manière dont tu lui as rendu les lettres ? Je ne sais pas… Il ne m’a rien expliqué… je ne lui ai rien demandé. Il m’a dit : Les voilà, et c’est tout. Je ne veux pas, je ne dois pas en savoir davantage.

MYRTO. — Comment ? il ne t’a pas dit que cela m’avait coûté et que j’avais cédé à des reproches, à des menaces… à des prières aussi ! Ah ! bien belles, bien grandes !… Ah ! Jenny, quel homme que ce Marigny et que ta maîtresse est heureuse !

JENNY. — En vérité, tu me fais perdre la tête ! Est-ce que tu as le délire ?

MYRTO. — Oui, peut-être ! Ah ! je peux te dire cela, à toi qui es bonne et qui as aimé !… Je l’aime, je l’aime de passion, et ce n’est pas d’hier ! Je l’avais aimé déjà, il y a longtemps. Il ne le savait pas, il n’avait pas voulu le savoir.

JENNY. — Ah ! vous vous connaissiez ? Tu l’aimais ? Est-ce bien lui ? ne te trompes-tu pas ?

MYRTO. — Quelle folle question !

JENNY. — Il n’est donc pas ce qu’il dit être ?

MYRTO. — Si fait ; il est pauvre, mais il a été riche ; il a reçu une belle éducation, et, riche ou pauvre, il a toujours été un homme supérieur. Ah ! si tu l’avais entendu, il m’a brisée ! Il s’est emparé de moi comme d’un enfant. Je ne vois plus que par ses yeux et je me hais moi-même, je me méprise depuis ce matin. Oui, je me haïrai jusqu’à ce qu’il m’aime, et il m’aimera, vois-tu ! Je le veux fortement. Je ferai tout pour l’obtenir, si je ne peux pas le mériter. Je quitterai tout, le monde, le plaisir, le luxe : je me cacherai dans une mansarde ou je me retirerai dans une ferme ; je