Page:Sand - Le Diable aux champs.djvu/291

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mants de ces hommes-là offrent parfois une ressemblance singulière avec les paysans les plus lourds et les plus incapables de raisonnement. Voilà pour les artistes d’aujourd’hui, en général ; mais il y a là, comme partout, une jeune race rieuse et insouciante de caractère, enthousiaste et généreuse au fond du cœur. L’artiste et l’artisan des grandes villes, quand ils ne sont pas corrompus par le succès ou désespérés par la misère, sont encore ce qui résume le mieux l’ancien, l’impérissable caractère français. Ce sont les poètes de la tourmente, riant à bord du navire qui sombre et chantant la divinité qui les frappe. Chez eux, vous trouverez peu d’aptitude à connaître la cause des choses, ce rerum cognoscere causas dont Maurice se divertissait l’autre jour ! Leur vie est tout extérieure et sensitive ; mais quand la démonstration se fait pour eux par l’image, ils la saisissent vite et la communiquent à l’instant même par mille images saisissantes. En somme, les idées de réforme sociale qui voudraient atteindre le libre développement de l’art et des artistes seraient mortelles pour la France et pour l’humanité. Les théoriciens froids, les raisonneurs infirmes qui voudraient proscrire l’imagination et la fantaisie, loin d’être des logiciens et des hommes positifs, comme ils s’en flatteraient, seraient des aveugles qui jetteraient leur bâton pour mieux trouver le but. Le peuple est poète, c’est-à-dire que l’idée passe de ses sens à son cœur et à son cerveau. L’idée nue et abstraite le trouve paresseux ou indifférent. Le son d’un tambour, la vue d’une image coloriée lui font comprendre la gloire. Un couplet de chanson lui révèle plus de sentiment et de pensées que les livres et les discours. Qu’on épure ses sensations, qu’on éclaire son goût, et vous verrez qu’il cessera de vous dire que les artistes ne servent à rien et feraient mieux de bêcher la terre ! Mais à quoi songez-vous, mon ami ?

RALPH. — Au passé et au présent. Je regarde d’ici le grand pignon moussu du prieuré et le filet de fumée légère qui flotte au-dessus de cette cheminée de moines, antique offi-