Page:Sand - Le Diable aux champs.djvu/60

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bre ni amère, car je ne me sens coupable ni dans le passé ni dans le présent. Cette tristesse même est vague en ce qui me concerne personnellement. Je me suis appliqué à m’oublier moi-même, à ne me plus compter pour rien dans ma propre vie, et c’est peut-être la seule consolation que j’aie su me procurer. Mais comment pouvez-vous dire, vous, homme de bien et homme de cœur, que pour être heureux il ne s’agit que de suffire à ses propres devoirs ? Est-ce que le malheur des autres, l’égarement, l’impuissance, la souffrance des hommes en général n’est pas un spectacle éternellement affligeant pour celui qui comprend qu’avec un peu de volonté, un peu de lumière, un peu de bonté, le genre humain se remettrait dans la route qui mène à la justice et au bonheur sur la terre ? Oh ! cette douleur-là est la seule que je me permette ; mais il me semble qu’elle m’est commandée d’en haut et que je deviendrais égoïste si je pouvais m’en distraire entièrement.

RALPH. — Cela est très-vrai ; mais on peut être souvent triste sans cesser d’être heureux.

JACQUES. — Oui, quant à cette tristesse on a d’aussi larges compensations que celle du bonheur domestique ; mais vous-même, ne sentez-vous pas ce bonheur troublé dans votre pensée, quand vous regardez la misère et le désordre qui règnent dans les autres familles ? Chez les pauvres, le manque de toutes choses ; chez les riches, l’abus de toutes choses ! Que deviennent, dans ces conditions extrêmes, les plus doux, les plus beaux sentiments de l’homme ? Et l’Amour lui-même ne s’est-il pas envolé vers les cieux en se voilant la face ?

RALPH. — Ne blasphémons pas. Le bien est rare, le mal est grand ; mais l’homme est toujours l’homme, c’est-à-dire le fils de Dieu, et Dieu ne lui retirera jamais la puissance d’aimer et d’être bon. Cela me ramène à la religion, qui faisait hier le sujet de notre entretien. J’y ai réfléchi cette nuit, et je suis de votre avis ; il faut que le christianisme se dégage d’une fausse orthodoxie et redevienne le flambeau de l’humanité. Ainsi épuré, il sera une religion nouvelle, et