Page:Sand - Le Diable aux champs.djvu/77

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.




SCÈNE VI


Sur la rivière


MAURICE, EUGÈNE, DAMIEN, sur un petit bateau.


EUGÈNE. — Ta godille ne vaut pas le diable. J’aime mieux ramer.

DAMIEN. — Eh ! eh ! attention ! il y a là un arbre couché entre deux eaux qui barre la rivière. Tout l’équipage à la manœuvre !

MAURICE. — J’y suis ! Tous les hommes sur le pont !

EUGÈNE. — Où est le curé de Saint-Abdon, pour nous faire baiser les reliques du diable dans un pareil danger ! Fais donc attention, toi ! tu me flanques ta perche dans l’œil !

DAMIEN. — Ça ne fait rien.

MAURICE. — Y sommes-nous ?

EUGÈNE. — L’obstacle est franchi ! Remercions le Seigneur et allumons une cigarette.

DAMIEN. — Quelles aventures, quels périls, quelles émotions, messieurs, sur cette coquine de rivière !

MAURICE. — Pour une jolie rivière, c’est une jolie rivière ! Il ne lui manque qu’une chose, c’est d’être navigable, même pour un sabot !

DAMIEN. — C’est là le plaisir. Naviguer sur une rivière navigable ! c’est bon pour les épiciers ! Mais traîner son embarcation dans les trous, dans les rochers, à travers les branches, sur le gravier, dans les forêts de nénufars, sur le dos des écluses, sur la crête des barrages, voilà de l’intelligence, du talent et de la gloire !

EUGÈNE. — Et de la fatigue !

MAURICE. — Et de l’appétit, par conséquent ! Voyons, est-il une plus belle vie que la nôtre ? Pas beaucoup d’ouvrage, ni d’argent, c’est vrai ! mais fort peu de besoins ; rien pour la gloriole, tout pour le plaisir de vivre, des amusements