Page:Sand - Le Marquis de Villemer.djvu/306

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donc libre ! J’irai où je voudrai, je parlerai aussi peu qu’il me plaira, je n’écrirai plus dix fois par jour la même lettre à dix personnes différentes, je ne vivrai plus en serre chaude, je ne respirerai plus les âcres parfums des fleurs distillées par des procédés chimiques, ou des plantes moitié pourries sous des châssis. Je boirai dans l’air l’aubépine et le serpolet à l’état naturel… Oui, je me suis dit tout cela, et je n’ai pu me réjouir ! Je voyais ma pauvre amie triste et seule, et pleurant peut-être de m’avoir fait tant pleurer !

« Mais elle l’a voulu, et il le fallait apparemment ! je n’ai pas le droit de la blâmer d’un moment d’injustice et de dépit. La mère ne pensait qu’à son fils, et un tel fils mérite bien que sa mère lui sacrifie tout. Peut-être me trouve-t-elle dure et ingrate de n’avoir pas suivi ses plans, et je me demande souvent si je n’eusse pas dû les suivre mais je me réponds toujours que cela n’eût pas atteint le but. Le marquis de V… n’est pas de ces hommes dont on puisse se débarrasser avec quelque parole banale de sécheresse et de dédain. On n’a pas ce droit-là d’ailleurs avec celui qui, loin de se déclarer, vous a entourée de tant de respects et d’affection délicate. Je cherche en vain quel langage moitié tendre et moitié froid j’eusse pu employer pour lui dire à quel point me sont également sacrés son bonheur et celui de sa mère : je ne me suis point senti tant d’habileté. Ou l’amitié véritable que je lui porte l’eût abusé sur mes sentiments et lui eût fait supposer que je me sacrifiais au devoir, ou ma fermeté l’eût offensé