Page:Sand - Le Péché de Monsieur Antoine, Pauline, L’Orco, Calman-Lévy, 18xx, tome 1.djvu/114

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


sentiment de vénération où Gilberte entrait bien pour quelque chose. Gilberte fut plus émue qu’elle ne s’y attendait de cette soudaine effusion du jeune homme. Elle sentit une larme au bord de sa paupière, baissa les yeux pour la cacher, essaya de prendre un maintien grave, et, tout à coup emportée par un irrésistible mouvement de cœur, elle faillit tendre aussi la main à son hôte ; mais elle ne céda point à cet élan et elle y donna naïvement le change en se levant pour prendre l’assiette d’Émile et lui en présenter une autre, avec toute la grâce et la simplicité d’une fille de patriarche offrant la cruche aux lèvres du voyageur.

Émile fut d’abord surpris de cet acte d’humble sympathie, si peu conforme aux convenances du monde où il avait vécu. Puis il le comprit, et son sein fut tellement agité, qu’il ne put remercier la châtelaine de Châteaubrun, sa gracieuse servante.

« D’après tout cela, reprit M. Antoine, qui ne vit rien que de très simple dans l’action de sa fille, il faudra bien que Janille convienne qu’il y a un peu de malheur dans ma vie ; car il y avait quelque temps que ce procès durait quand je découvris, au fond d’un vieux meuble abandonné, la déclaration que mon père avait laissée de sa dette. Jusque-là, je n’avais pas cru à la bonne foi des créanciers. Le malheur qu’ils avaient eu de perdre leurs titres était invraisemblable, je dormais donc sur les deux oreilles. Ma Gilberte était née, et je ne me doutais guère qu’elle était réservée à partager avec moi un sort tout à fait précaire. L’existence de cette chère enfant me rendit le coup un peu plus sensible qu’il ne l’eût été à mon imprévoyance naturelle. Me voyant dénué de toutes ressources, je me résolus à travailler pour vivre, et c’est là que j’eus d’abord quelques moments assez rudes.

— Oui, monsieur, c’est vrai, dit Janille, mais vous