Page:Sand - Le Péché de Monsieur Antoine, Pauline, L’Orco, Calman-Lévy, 18xx, tome 1.djvu/116

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mon âge. J’avais traité de pair à compagnon avec eux dans les jeux de notre enfance. Je n’avais jamais fait, depuis, le maître ni le seigneur avec eux. Ils me reçurent à bras ouverts dans ma détresse, et m’offrirent leurs maisons, leur pain, leurs conseils, leurs outils et leurs pratiques. Comment ne les aurais-je pas aimés ? Comment leur société eût-elle pu me paraître indigne de moi ? Comment n’aurais-je pas partagé avec eux, le dimanche, le salaire de la semaine ? Bah ! loin de là, j’y trouvai tout à coup le plaisir et la joie comme une récompense de mon travail. Leurs chants, leurs réunions sous la treille où se balançait la branche de houx du cabaret, leur honnête familiarité avec moi, et l’amitié indissoluble de ce cher Jean, mon frère de lait, mon maître en charpenterie, mon consolateur, me firent une nouvelle vie que je ne pus pas m’empêcher de trouver fort douce, surtout quand j’eus réussi à être assez habile dans la partie pour ne point rester à leur charge.

— Il est certain que vous étiez laborieux, dit Janille, et que, bientôt, vous fûtes très utile au pauvre Jean. Ah ! je me souviens de ses colères avec vous dans les commencements, car il n’a jamais été patient, le cher homme, et vous, vous étiez si maladroit ! Vrai, monsieur Émile, vous auriez ri d’entendre Jean jurer et crier après monsieur le comte, comme après un petit apprenti. Et puis, après cela, on se réconciliait et on s’embrassait, que ça donnait envie de pleurer. Mais puisque au lieu de nous quereller entre nous, comme j’en avais l’intention tout à l’heure, voilà que nous nous sommes mis à vous raconter tout bonnement notre histoire, je vas, moi, vous dire le reste ; car si on laisse faire M. Antoine, il ne me laissera pas placer une parole.

— Parle, Janille, parle ! s’écria M. Antoine ; je te demande pardon de t’en avoir privée si longtemps ! »