Page:Sand - Le Péché de Monsieur Antoine, Pauline, L’Orco, Calman-Lévy, 18xx, tome 1.djvu/130

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— Eh bien, pourquoi n’aurais-je pas osé ? que peut-on dire à un homme de plus honnête ?

— Et qu’a-t-il répondu ? qu’a-t-il fait ? dit Gilberte.

— Il a pris ma main tout d’un coup sans hésiter, et il l’a serrée assez fort, quoique sa main fût roide et froide comme un glaçon.

— Et qu’a-t-il dit ? demanda M. Antoine qui avait écouté ce récit avec une sorte d’agitation.

— Il a dit : “Va-t-en”, répondit le charpentier ; apparemment que c’est son mot d’amitié ; et il s’est quasi mis à courir pour m’éviter, autant que ses pauvres longues jambes menues pouvaient le lui permettre. De mon côté, j’ai couru pour venir vous dire tout cela.

— Et moi, dit Émile, je vais courir vers mon père pour lui annoncer les intentions de M. de Boisguilbault, afin qu’il envoie tout de suite quelqu’un chez lui, selon sa demande.

— Voilà qui ne me rassure guère, répondit le charpentier. Votre père m’en veut ; il faudra bien qu’il reconnaisse que je suis quitte de l’amende, mais il ne voudra pas me tenir quitte de la prison ; car, pour le fait de vagabondage, on peut me punir et m’enfermer, ne fût-ce que pendant quelques jours… et c’est déjà trop pour moi.

— Oh ! certes, s’écria Gilberte, jamais Jean ne pourra se soumettre à l’humiliation d’être traîné en prison par des gendarmes ; il fera quelque nouveau coup de tête. Monsieur Émile, ne souffrez pas qu’il y soit exposé ; parlez à monsieur votre père, priez-le, dites-lui…

— Oh ! mademoiselle, répondit Émile avec chaleur, ne partagez pas la mauvaise opinion que Jean a de mon père : elle est injuste. Je suis certain que mon père eût fait ce soir ou demain, pour lui, ce que M. de Boisguilbault vient de faire. Et quant à le faire poursuivre comme vagabond, je répondrais sur ma tête que…