Page:Sand - Le Péché de Monsieur Antoine, Pauline, L’Orco, Calman-Lévy, 18xx, tome 1.djvu/148

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


même, et c’est ce que je vais faire. Pendant que vous allez écrire aux autorités, je vais les trouver, moi. Vos écritures prendront du temps, et je ne dormirai pas que je n’aie embrassé mes amis de Gargilesse en plein jour au sortir de vêpres, sous le porche de notre église. Je pars pour la ville…

— Et si on vous arrête en chemin ?

— On n’arrête pas sur les chemins que je connais, et que les gendarmes ne connaissent pas. J’arriverai de nuit ; je me glisserai dans la cuisine du procureur du roi. Sa servante est ma nièce. J’ai bonne langue, je m’expliquerai ; je dirai mes raisons, et demain, avant le soir, je rentrerai tête levée dans mon village. »

Sans attendre la réponse d’Émile, le charpentier partit comme un trait, et disparut dans les broussailles.




XII.

DIPLOMATIE INDUSTRIELLE.


Lorsque Émile annonça à son père que le charpentier avait trouvé un libérateur, et qu’il lui eut rendu compte de l’emploi de sa journée, M. Cardonnet devint soucieux, et garda pendant quelques instants un silence aussi problématique que les pauses et les soupirs de M. de Boisguilbault. Mais la froideur apparente de ces deux hommes ne pouvait établir entre eux aucune ressemblance de caractère. Elle était toute d’instinct, d’habitude et d’impuissance chez le marquis, au lieu qu’elle avait été acquise par l’industriel à grand renfort de volonté. Chez le premier, elle provenait de la lenteur et de l’embarras de la pensée ; chez l’autre, au contraire, elle servait de voile et de frein à l’activité de pensées trop impétueuses. Enfin, elle était jouée chez M. Cardonnet. C’était une dignité