Page:Sand - Le Péché de Monsieur Antoine, Pauline, L’Orco, Calman-Lévy, 18xx, tome 1.djvu/240

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suis aussi votre sang pour vous résister… Nous nous briserons l’un contre l’autre, comme deux instruments d’égale force, et il vous faudrait devenir parricide pour rester vainqueur. »

En attendant ce jour terrible qu’Émile s’habituait à contempler, il laissait le dépit secret de son père s’exhaler en vaines paroles contre le bon Antoine et sa fidèle Janille. Il lui était même devenu indifférent qu’il fît allusion à la naissance équivoque de sa fille.

Il lui importait fort peu qu’elle eût du sang plébéien dans les veines, et il entendait à peine ce que M. Cardonnet disait là-dessus.

Il lui semblait d’ailleurs que c’eût été faire injure au père de Gilberte que d’essayer de le défendre contre les autres accusations. Il souriait presque comme un martyr qui reçoit une blessure et défie la douleur.

Malgré toute sa force d’esprit, Cardonnet était donc dans l’erreur, et se précipitait avec son fils dans l’abîme, en se flattant de le retenir aisément lorsqu’il en aurait touché le bord. Il croyait connaître le cœur humain, parce qu’il savait le secret des faiblesses humaines ; mais qui ne sait que le côté faible et misérable des choses et des hommes, ne sait que la moitié de la vérité.

« Je l’ai fait plier en des occasions plus importantes, et une amourette est bien peu de chose », se disait-il.

Il avait raison en fait d’amourettes : il pouvait s’y connaître ; mais un grand amour était pour lui un idéal inaccessible, et il ne prévoyait rien de ce qu’il peut inspirer de résolutions sublimes ou funestes.

Peut-être M. de Boisguilbault contribua-t-il aussi un peu pour sa part à calmer l’ardeur ombrageuse d’Émile à l’endroit des questions sociales ; parfois sa sécurité glaciale avait impatienté le bouillant jeune homme ; mais le plus souvent, il reconnaissait que ce tranquille prophète avait raison de subir le présent avec patience en vue d’un avenir