Page:Sand - Le Péché de Monsieur Antoine, Pauline, L’Orco, Calman-Lévy, 18xx, tome 1.djvu/274

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besoin d’un pareil secours pour descendre d’un âne si petit et si tranquille. Émile n’était plus timide, car il était fou ; et si Antoine n’eût pas été le moins clairvoyant des hommes, il eût compris qu’il ne fallait pas plus songer à réprimer cette passion exaltée qu’à empêcher la Creuse ou la Sédelle de courir ou de gronder.

« Ça, je meurs de faim, dit M. Antoine, et, avant de savoir comment nous nous rencontrons si à point, je veux qu’on ne me parle que de déjeuner. Un convive de plus ne nous fait pas peur, car Janille nous a bourrés de provisions. Ouvrez votre gibecière, petit drôle, dit-il à Charasson, tandis que je vais faire une entaille au sac que ma fille portait en croupe. Et puis, Émile courra aux maisons qui sont là-bas, et nous trouvera un renfort de pain bis. Restons près de la rivière, c’est de l’eau de roche excellente, prise en petite quantité avec beaucoup de vin. »

Le déjeuner champêtre fut bientôt étalé sur l’herbe. Gilberte se fit une assiette avec une grande feuille de lotus, et son père découpa les portions avec une espèce de sabre qu’on appelait eustache de poche. Émile apporta, outre le pain, du lait pour Gilberte et des cerises sauvages qui furent déclarées excellentes, et dont l’amertume a du moins l’avantage d’exciter l’appétit. Sylvain, assis comme un singe sur le tronc penché d’un arbre, n’eut pas une part moins copieuse que les autres, et mangea avec d’autant plus de plaisir, disait-il, qu’il n’avait pas là les yeux de mademoiselle Janille pour compter les morceaux d’un air de reproche. Émile fut rassasié au bout d’un instant. Bien qu’on se moque des héros de roman qui ne mangent jamais, il est bien certain que les amoureux ont peu d’appétit, et qu’en cela les romans sont aussi vrais que la vie.

Quel transport pour Émile, après avoir cru qu’il ne reverrait