Page:Sand - Le Péché de Monsieur Antoine, Pauline, L’Orco, Calman-Lévy, 18xx, tome 1.djvu/45

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j’ai tort de le voir d’un mauvais œil, que je suis un prophète de malheur, et qu’il n’arrivera rien de ce que j’annonce. Dieu vous fasse dire vrai ! mais, moi, je sens la grêle venir de loin ; et il n’y a qu’un espoir qui me soutienne : c’est que la rivière sera moins sotte que les gens, qu’elle ne se laissera pas brider par les belles mécaniques qu’on lui passe aux dents, et qu’un de ces matins, elle donnera aux usines de M. Cardonnet un coup de reins qui le dégoûtera de jouer avec elle ; et s’engagera à aller porter ailleurs ses capitaux et leur conséquence. Maintenant, j’ai dit, moi aussi. Si j’ai porté un jugement téméraire, que Dieu qui m’a entendu me pardonne ! »

Le paysan avait parlé avec une grande animation. Le feu de la pénétration jaillissait de ses yeux clairs, et un sourire d’indignation douloureuse errait sur ses lèvres mobiles. Le voyageur examinait cette figure accentuée, assombrie par une épaisse barbe grisonnante, flétrie par la fatigue, les injures de l’air, peut-être aussi par le chagrin, et, malgré la souffrance que lui faisait éprouver son langage, il ne pouvait se défendre de le trouver beau, et d’admirer, dans sa facilité à exprimer rudement ses pensées, une sorte d’éloquence naturelle empreinte de franchise et d’amour de la justice : car si ses paroles, dont nous n’avons pas rendu toute la rusticité, étaient simples et parfois vulgaires, son geste était énergique, et l’accent de sa voix commandait l’attention. Une profonde tristesse s’était emparée des auditeurs, tandis qu’il esquissait sans art et sans ménagement la peinture du riche persévérant et insensible. Le vin n’avait fait aucun effet sur lui, et chaque fois qu’il levait les yeux sur le jeune homme, il semblait plonger dans son sein et lui adresser un sévère interrogatoire. M. Antoine, un peu affaissé sous le poids du breuvage, n’avait pourtant rien perdu de son discours, et, subissant, comme de coutume, l’ascendant de cette âme plus