Page:Sand - Le Péché de Monsieur Antoine, Pauline, L’Orco, Calman-Lévy, 18xx, tome 1.djvu/89

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avait paru démesurément longue, à entendre maudire la rivière par tout le monde et sur tous les tons. Son père seul continuait de dire que ce n’était rien et qu’une toise de glacis de plus mettrait ce ruisseau à la raison une fois pour toutes ; mais son visage blême et ses dents serrées en parlant annonçaient une rage intérieure, plus pénible à voir que toutes les exclamations des autres à entendre.

Le dîner fut morne et glacial. Vingt fois interrompu, M. Cardonnet se leva vingt fois de table pour aller donner des ordres ; et comme madame Cardonnet le traitait avec un respect sans bornes, on remportait les plats pour les tenir chauds, on les rapportait trop cuits : il les trouvait détestables ; sa femme pâlissait et rougissait tour à tour, allait elle-même à l’office, se donnait mille soins, partagée entre le désir d’attendre son mari et de ne pas faire attendre son fils, qui trouvait qu’on dînait bien mal et bien longtemps dans ce riche ménage.

On sortit de table si tard, et les gués de rivière étaient encore si peu praticables dans l’obscurité, qu’Émile dut renoncer à se rendre à Châteaubrun, comme il en avait eu le projet. Il avait raconté comment il y avait été accueilli.

« Oh, j’irai leur faire une visite de remerciements ! » s’était écrié madame Cardonnet.

Mais son mari avait ajouté :

« Vous pouvez bien vous en dispenser. Je ne me soucie pas que vous m’attiriez la société de ce vieil ivrogne, qui vit de pair à compagnon avec les paysans, et qui se griserait dans ma cuisine avec mes ouvriers.

— Sa fille est charmante, dit timidement madame Cardonnet.

— Sa fille ! reprit le maître avec hauteur. Quelle fille ? celle qu’il a eue de sa servante ?

— Il l’a reconnue.

— Il a bien fait, car la vieille Janille serait fort embar-