Page:Sand - Le compagnon du tour de France, tome 1.djvu/76

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de tout faire pour éviter de nouveaux malheurs. Cependant je ne puis me résigner à passer pour lâche, et l’honneur de mon Devoir, la gloire des enfants de Maître Jacques, doit l’emporter sur mes scrupules. Vous venez de me parler avec une assurance que je ne veux pas châtier et que je ne puis cependant pas subir. Consentez, non pas à me dire qui vous êtes, puisque vous semblez avoir des raisons pour le cacher ; mais avouez au moins, par une simple déclaration, qu’il n’y a qu’un Devoir, et que ce Devoir est le plus ancien de tous.

— S’il n’y en a qu’un, répondit Pierre en souriant, il est évident qu’il n’en est pas de plus ancien ; et si vous exigez que je reconnaisse le vôtre pour le plus ancien de tous, c’est me forcer à reconnaître qu’il n’est pas le seul.

Le Dévorant fut singulièrement mortifié de cette raillerie, et toute sa colère se ralluma.

— Je reconnais bien là, dit-il en se mordant les lèvres, l’insupportable dissimulation de votre société. Vous avez pourtant bien compris ma proposition, et vous voyez que je connais l’existence des faux Devoirs qui prennent insolemment le même titre que nous. Mais soyez sûr que nous n’y consentirons jamais, et que les Gavots cesseront de se dire compagnons du Devoir, ou qu’ils auront à se repentir de l’avoir fait.

— Ils ne se donnent pas ce nom, répondit Pierre ; ils se nomment compagnons du Devoir de liberté, afin précisément qu’on ne les confonde pas avec vous autres Dévorants, qui n’êtes partisans d’aucune liberté, comme chacun sait.

— Et vous, vous êtes partisans de la liberté de voler le nom et les titres des autres. C’est de quoi il faudra pourtant vous abstenir. Nous vous ferons la guerre jusqu’à la mort, ou jusqu’à ce que vous vous soyez soumis à vous intituler compagnons de liberté tout simplement.