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DU TOUR DE FRANCE.

pas la sagesse de deux mille ans à venir, ajoutée à toute la sagesse du passé, pour répondre à votre proposition ? Les plus grands esprits du siècle présent n’auront autre chose à vous dire que ceci : De quoi diable vous inquiétez-vous là ? Tâchez d’être riche et de vous habituer à voir autour de vous des pauvres ; — ou bien : Mon cher ami, vous êtes fou, il faut vous soigner. Oui, sur ma parole, mon pauvre maître Pierre ; de cent mille systèmes, tous plus beaux et plus impossibles les uns que les autres, que l’on pourra vous présenter, il n’y en pas un seul qui vaille celui que j’ai mis à mon usage particulier.

— Et quel est-il donc, monsieur ? repartit Pierre avec vivacité ; car c’est là ce que je vous demande.

— Admirer ce que vous dites, et supporter ce qui se fait ici-bas.

— Est-ce là tout ? s’écria Pierre en se levant d’un air exalté. En vérité, ce n’était pas la peine de m’interroger, si vous n’aviez rien de mieux à me répondre. Ah ! je vous le disais, mademoiselle, ajouta-t-il en regardant Yseult sans aucun ressentiment de trouble amoureux, absorbé qu’il était dans de plus hautes pensées ; je vous le disais bien que votre père ne pouvait rien pour moi !

— Est-ce que la résignation n’est pas le résultat de l’expérience et le dernier terme de la sagesse ? répondit Yseult avec effort.

— La résignation pour soi-même est une vertu qu’il faut avoir et qui n’est pas bien difficile quand on se respecte un peu, répondit Pierre. Quant à moi, je déclare que ma pauvreté et mon obscurité ne me pèsent pas encore, et que je serais bien plus malheureux, bien plus troublé dans mon sentiment de la justice si j’étais né riche comme vous, mademoiselle. Mais se résigner au malheur d’autrui, mais supporter le joug qui pèse sur des têtes innocentes, mais regarder tranquillement le train du monde