Page:Sand - Narcisse, 1884.djvu/45

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— Du moins elle l’a méritée jusqu’à présent, et c’est bien malheureux pour elle, une pareille faute !

— Mais savez-vous, mon cher ami, que vous me faites l’effet d’être jaloux d’Albany ? Voyons, vous avez besoin de parler, je le vois. Ne vous gênez pas, j’écoute.

— Eh bien, vous avez raison, répondit Narcisse en s’asseyant. J’ai besoin de vous parler d’elle, car j’ai beaucoup de chagrin. Mais ce n’est pas ce que vous croyez. Je ne suis pas, je ne peux pas être amoureux de mademoiselle d’Estorade, personne n’a jamais été amoureux d’elle, et personne ne le sera jamais, Albany moins que tout autre. C’est un misérable qui la trompe, et qui l’exploite, j’en suis certain. Bien des gros bourgeois, bien des jeunes nobles eussent voulu l’épouser, dans le temps, à cause de ses écus et de son nom. Moi, je ne pouvais pas y prétendre, et je ne l’eusse pas voulu. Mais cela ne m’empêche pas d’avoir de l’amitié pour elle : quand on a été élevé ensemble !

— Comment cela s’est-il fait ?

— Mon Dieu, c’est bien simple. Mon père avait un petit bien de campagne qui jouxtait les terres et le château d’Estorade, à deux lieues de la ville, dans un joli pays, allez ! Madame d’Estorade était veuve. Sa fille est fille unique. Moi, j’avais deux sœurs ; l’une, qui est morte, fut longtemps l’amie intime de Juliette : c’est ainsi que nous appelions familièrement autrefois ma-