Page:Sand - Questions d’art et de littérature, 1878.djvu/155

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Point d’argent, point de Suisse, autrement « point d’argent, point de compliments. »

Cette façon d’envisager les dons qu’il implore et qu’il reçoit (quand ils viennent !) explique assez le personnage rampant et insolent que notre menuisier fait auprès des grands seigneurs. Dans sa pensée, qui est bien nette à cet égard, et qui est bien formulée dans une Épitre que nous verrons tout à l’heure, les poètes sont les dispensateurs de la gloire ; ce sont leurs vers qui éternisent la splendeur des hauts faits. Quiconque veut se voir buriné de leur main dans le grand livre de mémoire doit les nourrir et les vêtir. Il doit dédommager surtout le pauvre manœuvre du temps qu’il eût consacré à l’exercice de son métier, et qu’il a sacrifié à raboter des louanges. C’est entre le poëte qui chante et le héros qui paie un échange légitime, et celui des deux qui y manquera verra l’autre déchargé de ses obligations. Le poète ouvrier entend donc l’art des vers comme celui de la menuiserie. Il livre des stances, des sonnets et des madrigaux à ses pratiques, comme il leur livrerait des meubles commandés par eux, et fabriqués de sa main. Si la pratique lui fait banqueroute, il retire sa marchandise, et flagelle celui qu’il avait encensé. Voilà ce qui m’a fait vous dire, en commençant la discussion, que maître Adam n’a pas eu la révélation de sa mission de poète, en tant qu’homme de progrès et d’avenir, destiné à chanter la cause du peuple et la dignité de l’homme, comme nos ouvriers poètes le sentent et le font aujourd’hui. Il a tiré de son innéité prodigieuse dans l’art d’écrire un métier assimilable en tout à son métier manuel, et comme il eût fait de la musique ou de la peinture, s’il en eût reçu le don.