Page:Sand - Souvenirs de 1848.djvu/62

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as de l’esprit, tu sais beaucoup de choses que je n’entends point et dont je ne me soucie pas. Tu es plus heureux que moi et c’est moi qui ai la plus mauvaise part.

l’artisan. — Au moins, te voilà bien tranquille, et, si tu gagnes moins que moi à la fois, tu as sous tes pieds une terre qui assure ton pain, et, sur ta tête, le toit d’une maison qui ne te coûte pas de loyer, ou qui te coûte bien peu. Tes enfants ne savent pas ce que les miens savent ; mais ils sont plus forts, plus libres, mieux portants que les miens. Tu ne t’inquiètes pas de politique ; tu n’as pas le tourment de savoir ce qui se passe et ce qui peut arriver. Tu es plus heureux que moi et je voudrais être à ta place.

le paysan. — Mais j’ai des dettes, je n’ai pas payé tout ce que j’ai acheté, et l’intérêt me ruine. Je suis propriétaire et j’en suis plus pauvre.

l’artisan. — Et moi, j’ai des dettes aussi, et, comme je n’ai pas de propriété pour répondre, je suis menacé d’être jeté avec ma famille sur le pavé. Je suis prolétaire, et l’inquiétude me consume. Quand l’ouvrage va bien, je reprends mon courage ; quand l’ouvrage manque, je me sens perdu et j’en deviens fou.

le paysan. — Aussi c’est ta faute, et tout le mal qui nous arrive vient de toi. Tu fais de la politique, tu veux du changement, tu fais des révolutions et cela me dérange et me gêne.

l’artisan. — Si je fais de la politique et des révolutions, c’est ta faute. Tu es trop patient ; tu souffres tout, et tu me forces à me battre pour réparer le mal