Page:Saussure - Cours de linguistique générale, éd. Bally et Sechehaye, 1971.djvu/103

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qu’on ne le croit. Des mots comme fouet ou glas peuvent frapper certaines oreilles par une sonorité suggestive ; mais pour voir qu’ils n'ont pas ce caractère dès l’origine, il suffit de remonter à leurs formes latines (fouet dérivé de fāgus « hêtre », glas = classicum) ; la qualité de leurs sons actuels, ou plutôt celle qu’on leur attribue, est un résultat fortuit de l’évolution phonétique.

Quant aux onomatopées authentiques (celles du type glou-glou, tic-tac, etc.), non seulement elles sont peu nombreuses, mais leur choix est déjà en quelque mesure arbitraire, puisqu’elles ne sont que l’imitation approximative et déjà à demi conventionnelle de certains bruits (comparez le français ouaoua et l'allemand wauwau). En outre, une fois introduites dans la langue, elles sont plus ou moins entraînées dans l’évolution phonétique, morphologique, etc. que subissent les autres mots (cf. pigeon, du latin vulgaire pīpiō, dérivé lui-même d’une onomatopée) : preuve évidente qu’elles ont perdu quelque chose de leur caractère premier pour revêtir celui du signe linguistique en général, qui est immotivé.

2o Les exclamations, très voisines des onomatopées, donnent lieu à des remarques analogues et ne sont pas plus dangereuses pour notre thèse. On est tenté d'y voir des expressions spontanées de la réalité, dictées pour ainsi dire par la nature. Mais pour la plupart d'entre elles, on peut nier qu’il y ait un lien nécessaire entre le signifié et le signifiant. Il suffit de comparer deux langues à cet égard pour voir combien ces expressions varient de l’une à l’autre (par exemple au français aïe ! correspond l’allemand au !) On sait d’ailleurs que beaucoup d’exclamations ont commencé par être des mots à sens déterminé (cf. diable ! mordieu ! = mort Dieu, etc.).

En résumé, les onomatopées et les exclamations sont d’importance secondaire, et leur origine symbolique en partie contestable.