Page:Saussure - Cours de linguistique générale, éd. Bally et Sechehaye, 1971.djvu/18

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nécessaire de toute reconstitution historique. Mais à elle seule, elle ne permet pas de conclure. Et la conclusion échappait d’autant plus à ces comparatistes, qu’ils considéraient le développement de deux langues comme un naturaliste ferait de la croissance de deux végétaux. Schleicher, par exemple, qui nous invite toujours à partir de l’indo-européen, qui semble donc dans un sens très historien, n’hésite pas à dire qu’en grec e et o sont deux « degrés » (Stufen) du vocalisme. C’est que le sanscrit présente un système d’alternances vocaliques qui suggère cette idée de degrés. Supposant donc que ces derniers doivent être parcourus séparément et parallèlement dans chaque langue, comme des végétaux de même espèce parcourent indépendamment les uns des autres les mêmes phases de développement, Schleicher voit dans le o du grec un degré renforcé du e, comme il voit dans le ā du sanscrit un renforcement de ã. En fait, il s’agit d’une alternance indo-européenne qui se reflète de façon différente en grec et en sanscrit, sans qu’il y ait aucune parité nécessaire entre les effets grammaticaux qu’elle développe dans l’une et dans l’autre langue (voir p. 217 sv.).

Cette méthode exclusivement comparative entraîne tout un ensemble de conceptions erronées qui ne correspondent à rien dans la réalité, et qui sont étrangères aux véritables conditions de tout langage. On considérait la langue comme une sphère particulière, un quatrième règne de la nature ; de là des manières de raisonner qui auraient étonné dans une autre science. Aujourd’hui on ne peut pas lire huit à dix lignes écrites à cette époque sans être frappé des bizarreries de la pensée et des termes qu’on employait pour les justifier.

Mais au point de vue méthodologique, il n’est pas sans intérêt de connaître ces erreurs : les fautes d’une science à ses débuts sont l’image agrandie de celles que commettent les individus engagés dans les premières recherches scien-