Page:Say - Chailley - Nouveau dictionnaire d’économie politique, tome 2.djvu/480

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


PHYSIOCRATES — A16 —

contenues dans le Despotisme de la Chine et dans l’ouvrage de LaRivière sur le despotisme légal (voy. ci- des sous et aussi les notices relatives à La Rivière et à Quesnay) pour se rapprocher de plus en plus de la formule de Gournay : Laissez faire, laissez passer. Deux courants s’étaient formés parmi les économistes. Les uns avaient adopté aveuglément les idées fondamentales de Quesnay ; « Ils regardaient », dit justement Talleyrand dans ses Mémoires , « l’agriculture comme seule créatrice des richesses et traitaient les travaux industriels et le commerce comme stériles, sous. le rapport qu’ils ne créaient que des formes et des échanges dans les matières produites et créées par les travaux de l’agriculture ». Les autres, attachés surtout à la liberté commerciale et industrielle, repoussaient, au moins en partie, les opinions de Quesnay. On comptait parmi eux Morellet et Turgot ; ce dernier qui publia dans les Éphémérides, en 1770, ses Réflexions sur la formation et la distribution des richesses, contribua, par son influence sur Du Pont, à accentuer l’évolution que l’on constate- dans les théories physiocratiques à partir de 1770 et qui est très marquée dans les ’Éphémérides.

Le marquis de Mirabeau et Beaudeau, au contraire, restèrent obstinément attachés aux formes premières de la doctrine de Quesnay, à qui ils avaient depuis longtemps donné le surnom de Confucius de l’Europe et dont ils vantaient avec exagération les services. La plupart des physiocrates s’étaient accablés réciproquement de louangss et avaient affecté un enthousiasme extraordinaire pour les principes qu’ils défendaient. On se moqua d’eux ; on s’amusa de leur style pompeux ; on les accusa de former une secte étroite et jalouse, toujours disposée à prononcer l’ostracisme contre ceux qui ne pensaient pas comme elle. Voltaire avait écrit, contre La Rivière, l’Homme aux quarante écus ; Mably avait répondu au Despotisme de la Chine dans les Doutes proposés aux économistes ; Forbonnais avait combattu la partie économique du système ; Diderot, qui avait appuyé les physiocrates, les abandonna ; des amis et des disciples de Gournay, en relation avec les philosophes, s’éloignèrent de Quesnay. En même temps, les récoltes furent détestables ; les années 1767, 1770, 1771, furent des années de disette et le prix du pain s’éleva d’autant plus que des mesures maladroites furent prises par le gouvernement pour empêcher le renchérissement. Le public, poussé par les protectionnistes du parlement et par les spéculateurs en céréales, attribua la cherté à la liberté de l’exportation des grains que les PHYSIOCRATES

économistes avaient réclamée et obtenue. Galiani profita habilement de cet état de l’opinion pour faire paraître ses Dialogues sur le commerce des blés, où les économistes furent accablés sous les coups d’une fine raillerie (1770) et l’abbé Terray, qui avait succédé à Maynon d’Fnvau, disciple de Gournay, révoqua les dispositions par lesquelles avait été établie la liberté du commerce des céréales. Le terrain, conquis si péniblement par les physiocrates, semblait perdu. Ils n’avaient même plus d’organe à eux, car les Éphémérides du citoyen qui, depuis quelque temps, se débattaient péniblement sous les ciseaux de la censure, avaient été supprimées. L’économie politique avait fait cependant d’incontestables progrès en France et à l’étranger : une chaire avait été ouverte à Milan par Beccaria ; des journaux s’étaient fondés en Allemagne à l’instar des Êphéméi’îdes ; des sociétés d’économie politique avaient été créées dans les principales villes de l’Europe. Hume poursuivait en Angleterre la publication de ses intéressants opuscules ; Smith préparait la Richesse des nations. Des souverains encourageaient les physiocrates dansleurs travaux et l’un d’eux, le margrave de Bade, se déclarait l’un de leurs disciples les plus convaincus.

L’ardeur des économistes et leurs exagérations mêmes avaient puissamment contribué à ce mouvement. En France, ils ne s’étaient pas bornés à insérer leurs principesdans des livres et dans des journaux ; des extraits de leurs meilleurs écrits avaient été distribués pas leurs amis ; Turgot les avait répandus dans le Limousin ; Brienne, dans le Midi ; Le Trosne dans l’Orléanais. La plupart d’entre eux entretenaient une correspondance suivie à l’étranger avec des souverains et des savants ; en France, avec des parlementaires et des administrateurs. Les théories physiocratiques avaient, en réalité, des amis très nombreux dans la classe éclai rée et, parmi ceux qui se moquaient de Quesnay et de ses disciples, beaucoup acceptaient en partie leurs idées. L’un des principaux adversaires des physiocrates, celui de tous qui a compris le mieux les questions économiques, Graslin, constate ce résultat et ajoute : « On ne peut pas dire que tous les principes de la nouvelle doctrine économique, qui sont un corps de système par leur liaison et leur enchaînement, aient été universellement adoptés. Mais l’opinion que l’impôt sur les ouvriers et les autres citoyens qui ne possèdent point de biens fonds est essentiellement un impôt indirect, a été reçue sans contestation- » On aurait pu en dire autant de beaucoup d’autres parties du sys-