Page:Schopenhauer - Éthique, Droit et Politique, 1909, trad. Dietrich.djvu/176

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


vraiment tragique, par conséquent véritablement sublime, et atteint son but suprême.

Selon que l’énergie de l’intellect est tendue ou relâchée, la vie apparaît à celui-ci toute différente. Dans le dernier cas, elle apparaît si courte, si fugitive, que rien de ce qui y advient ne mérite de nous émouvoir, et que tout semble sans importance, même le plaisir, la richesse, la gloire ; tellement sans importance, que, quelque perte qu’on ait subie, il n’est pas possible qu’on ait beaucoup perdu. Dans le premier cas, à l’opposé, la vie apparaît si longue, si importante, tellement tout en tout, si sérieuse et si difficile, que nous nous élançons sur elle de toute notre âme, pour participer à ses bienfaits, disputer ses récompenses et nous les assurer, et exécuter nos projets. Ce second point de vue est celui qu’on nomme immanent ; c’est celui auquel songe Gracian, quand il parle de tomar muy de veras et vivir[1]. Le premier point de vue, au contraire, le point de vue transcendant, est le mot d’Ovide : non est tanti[2]. L’expression est bonne, et celle-ci, de Platon, est encore meilleure : ουδε τι των ανθρωπινων αξιον εστι μεγαλης σπουδης[3].

La première disposition d’esprit résulte de ce que la connaissance a pris la suprématie dans la conscience, où, s’affranchissant du pur service de la volonté, elle saisit objectivement le phénomène de la vie, et ne peut manquer alors de voir clairement la futilité et le néant

  1. « Prendre très au sérieux la vie ».
  2. « Cela n’a pas grande importance ».
  3. « Rien, dans les choses humaines, ne mérite qu’on se tracasse beaucoup. »