Page:Schwob-Guieysse - Étude sur l’argot français, 1889.djvu/14

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par la loi de l’analogie ? Il semble que non, et voici pourquoi : dans la naissance des termes argotiques, il y a bien un élément spontané dont il est nécessaire de tenir compte. Sans aucun doute les procédés artificiels généraux ont été imposés à des bandes organisées par une élite intellectuelle de malfaiteurs. Mais dans les classes dangereuses il y a, même en dehors de cette élite, des gens plus intelligents que la tourbe inconsciemment entraînée au crime. Ceux-là ont saisi les avantages que leur offraient ces procédés imposés ; ils se sont fait des règles artificielles une sorte d’habitude ; c’est dans leur bouche que les suffixes argotiques se substituent aux désinences de la langue courante qui paraissent mobiles. Toper, chiper, choper, boutanche, boutoque sont des produits spontanés gouvernés par la loi des formations artificielles. Ainsi naîtra le doublet artificiel de marmite, †marmotte. Dans ce domaine, l’analogie exerce son empire.

Mais ce n’est pas elle qui fait tomber les désinences de bête, mal. Les finales de ces mots-là n’ont pas une apparence mobile. Il y a eu effort dans la défiguration qui en a fait boche, moche. Dans ces produits profondément artificiels on reconnaît la trace des mains mystérieuses qui ont toujours dirigé l’argot. De cette élite intellectuelle sont partis le mot d’ordre de l’anagramme, et la transformation de l’anagramme, procédé littéraire, pour en faire un procédé populaire, et l’invention de suffixes ou leur généralisation, et enfin la juxtaposition dans le langage artificiel le plus moderne de l’anagramme transformé et du suffixe. Ce sont là des modifications que n’ont pu apporter ni les malheureux inconscients qui reçoivent les mots tout faits ni la moyenne dont l’intelligence se borne à changer en habitude un système imaginé. Ainsi c’est l’analogie qui, en argot, représente la part de spontanéité[1].

Nous avons déterminé l’existence des suffixes mobiles oque, ate, uche, ème, par l’observation de mots artificiels de « loucherbème ». Par la comparaison de doublets ou de mots tirés à quatre ou cinq exemplaires comme frusquin, nous avons découvert d’autres suffixes dont l’emploi a été courant en argot. On aurait pu établir cette recherche d’une autre manière, toujours en partant de données expérimentales. Nous voyons se former sous nos yeux des doublets artificiels dont le radical n’est pas méconnaissable.

    possible de donner ici une liste complète ; dans des travaux ultérieurs nous espérons pouvoir classer une riche collection de mots. Cf. encore Mlle Muche pour Mlle Mars.

  1. Cette formule n’est générale qu’en ce qui concerne les transformations artificielles. Le petit nombre de métaphores créées par l’argot est sans doute une production spontanée.