Page:Schwob-Guieysse - Étude sur l’argot français, 1889.djvu/23

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Craque, mensonge ; craquelin, menteur (J. de l’arg. réf.) se rattachent au verbe craquer qui sans doute a perdu le sens actif « frapper » comme crouler a perdu le sens « abattre » (Rabel., I, 26. Croullans tous les fruits des arbres). En anglais, on dit crack the head, frapper la tête. La nomenclature des jeux dans Rabelais contient celui de crocque-teste. L’explication de Le Duchat (avaler sa tête) est ridicule. Enfin, au jeu de croquet, on croque une boule comme on cale une bille. De craquer à croquer le passage est le même que de taper à toper. « Croquignolle » est l’équivalent de chiquenaude.

Aquiger (Pech. de Ruby), frapper, battre, devenu aujourd’hui attiger[1] avec le sens plus spécial de « blesser », signifiait aussi « tromper ». Aquigehabin est celui qui trompe les chiens.

Le mot tricher, comparé à trique (bâton), suggère un verbe, *triquer dont le sens aurait été battre et tromper. Nous le trouvons dans trinquer, qui dans le sens spécial de choquer les verres a gardé la nasalisation, comme chinquer (voir chiquer). Cette explication paraît préférable à celle qui rapporte trinquer à l’allemand trinken[2]. Eustache Deschamps (1380 env. ; Ball. dccccxii) écrit trocher (troquer) pour trinquer. Cf. choquer et chinquer. Les patois du Midi ont conservé trinca, trinqua, rompre, briser et boire en choquant le verre. Trincaire, briseur, casseur. (Boucoiran, Dict. des idiomes méridionaux de Nice à Bayonne). M. Ascoli (Studj crit.) a constaté les relations d’échange des langues méridionales avec l’argot. Trima, trotter, travailler, est l’arg. trimer (trimard). S’escagana, s’escagassa de rire, grimacer, se pâmer de rire, sont des formes voisines de l’arg. s’esganacer. Les patois locaux conservent longtemps les mots qui leur arrivent. Trinquamelle (Rabel., II, c. 30) doit être rapproché de *triquer. C’est le toulousain trinc’amellos, briseur d’amandes. Chinquer (chiquer) s’employait au xvie siècle dans le sens de trinquer (*triquer) (Mém. de Sully. V. Littré). Cette synonymie est une preuve absolue de l’origine de « trinquer ». — La série se trouve d’ailleurs vérifiée d’une autre façon, puisque les mots qui la composent se sont remplacés successivement dans le sens spécial de manger (choquer des dents). Chiquer veut dire manger : chicot est une dent (fragment de racine, cf. chiqueter et déchiqueter). Croquer a le même sens. Enfin l’édition de 1836 du Jargon de l’Argot (Pellerin, Épinal) donne triques avec la signification de dents — ce qui

  1. Le changement de q en t s’est produit dans †patelin (pays) de paquelin (Pech. de Ruby) ; il se fait de nos jours : †lourritebème (bourrique), †laqbé (bat), etc.
  2. Ce groupe s’affaiblit en ingue. Rabelais donne Lans, tringue ! (Landsmann, trinke !) — Chelinguer est l’allemand stinken.