Page:Senancourt Obermann 1863.djvu/399

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très-beau. J’ai vainement lutté contre ce mal-être intérieur, je n’ai pas été le plus fort ; alors j’ai pris un autre parti beaucoup plus commode, j’ai éludé le mal que je ne pouvais détruire. Fonsalbe veut bien condescendre à ma faiblesse : les excès modérés de la table seront pour ces jours sans usages, si beaux à tous les yeux et si accablants aux miens. Ils seront les jours de la mollesse ; nous les commenceront tard, et nous les passerons aux lumières. S’il se rencontre des choses plaisantes à lire, des choses d’un certain comique, on les met de côté pour ces matinées-là. Après le dîner, on s’enferme, avec du vin ou du léger punch. Dans la liberté de l’intimité, dans la sécurité de l’homme qui n’a jamais à craindre son propre cœur, trouvant quelquefois insuffisant et tout le reste et l’amitié elle-même, avides d’essayer un peu cette folie que nous avons perdue sans être sages, nous cherchons le sentiment actif et passionné de la chose présente, à la place de ce sentiment exact et mesuré de toutes les choses, de ce penser silencieux qui refroidit l’homme et surcharge sa faiblesse.

Minuit arrive ainsi, et l’on est délivré... oui, l’on est délivré du temps, du temps précieux et irréparable, qu’il est souvent impossible de ne pas perdre, et plus souvent impossible d’aimer.

Quand la tête a été dérangée par l’imagination, l’observation, l’étude, par les dégoûts et les passions, par les habitudes, par la raison peut-être, croyez-vous que ce soit une chose facile d’avoir assez de temps, et surtout de n’en avoir jamais trop ? Nous sommes, il est vrai, des solitaires, des campagnards, mais nous avons nos manies ; nous sommes au milieu de la nature, mais nous l’observons. D’ailleurs, je crois que, même dans l’état sauvage, beaucoup d’homme ont trop d’esprit pour ne pas s’ennuyer.

Nous avons perdu les passe-temps d’une société choisie ;