Page:Shakespeare, apocryphes - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1866, tome 1.djvu/133

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Parle, Lavinia, quelle est la main maudite — qui t’a fait apparaître sans main devant ton père ? — Quel est le fou qui a ajouté de l’eau à l’Océan, — ou apporté un fagot à Troie flamboyante ? — Ma douleur était comble avant ta venue, — et la voilà, comme le Nil, qui enfreint toute limite !… — Qu’on me donne une épée ; je veux, moi aussi, avoir mes mains coupées ; — car c’est en vain qu’elles ont combattu pour Rome, — et elles n’ont fait, en prolongeant ma vie, que couver ce désespoir ; — elles se sont tendues pour d’inutiles prières, — et ne m’ont servi qu’à un stérile usage ; — maintenant, le seul service que je réclame d’elles, — c’est que l’une aide à trancher l’autre. — Peu importe, Lavinia, que tu n’aies plus de mains ; — car c’est en vain qu’on les use au service de Rome.


LUCIUS.

— Parle, chère sœur, qui t’a martyrisée ?


MARCUS.

— Hélas ! ce délicieux organe de ses pensées, — qui les modulait avec une si charmante éloquence, — est arraché de la jolie cage — où le mélodieux oiseau chantait — ces doux airs variés qui ravissaient l’oreille !


LUCIUS.

— Oh ! parle pour elle ! Qui a commis cette action ?


MARCUS.

— Oh ! je l’ai trouvée ainsi, errant dans le parc, — cherchant à se cacher comme l’agneau — qui a reçu quelque blessure incurable.


TITUS.

— C’était bien mon agneau ! Et celui qui l’a blessée, — m’a fait plus de mal que s’il m’avait tué. — Car maintenant je suis comme un naufragé debout sur un roc — environné de la solitude des mers, — qui regarde la marée montante grandir flot à flot, — attendant toujours le moment où quelque lame envieuse — l’engloutira dans ses