Page:Shakespeare, apocryphes - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1866, tome 1.djvu/23

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précier. Il fallait au contraire écarter toute fausse modestie pour stimuler l’acheteur. De là ce brusque changement de ton qui distingue l’Adresse à la grande variété des lecteurs de la Dédicace au très-noble et incomparable couple de frères. Présentées à deux pairs d’Angleterre, les pièces de Shakespeare étaient des « bagatelles » pour lesquelles on demandait grâce ; mais offertes à la plèbe des acheteurs, elles devenaient subitement des œuvres inattaquables, ayant gagné leur cause « par arrêt de la cour, » et l’on ne dissimulait pas au lecteur qui ne les comprendrait pas qu’il ferait concevoir des inquiétudes sur son état mental. Du reste, peu importait aux éditeurs que le livre fût censuré, pourvu qu’il se vendît. Héminge et Condell avouaient sans vergogne qu’ils s’adressaient aux bourses plutôt qu’aux intelligences, et ils se gardaient bien de contester le droit de critique, pourvu qu’il eût été acheté en bonne monnaie légale à la porte de leur échoppe. — Voici, traduite dans notre langue pour la première fois, cette curieuse adresse qui, dans l’in-folio, suit immédiatement la dédicace aux comtes de Montgomery et de Pembroke :


ADRESSE À LA GRANDE VARIÉTÉ DES LECTEURS.

Vous tous, lecteurs, depuis le plus capable jusqu’à celui qui ne sait qu’épeler, vous faites nombre ici. Nous aimons mieux toutefois la qualité que la quantité. Spécialement par cette raison que le sort de tous les livres dépend de la capacité — non pas de vos têtes seulement, mais de vos bourses. Enfin, l’œuvre est maintenant publique, et vous allez revendiquer le traditionnel privilège de lire et de censurer. Faites, mais achetez d’abord. C’est la meilleure recommandation pour un livre, à ce que dit l’éditeur. Si bizarres que soient vos cervelles et vos sagesses, usez de votre licence, et ne vous gênez pas. Jugez pour vos six pence, pour votre shilling, pour vos cinq shillings d’un coup ou pour plus encore ; pourvu que vous vous éleviez jusqu’à la juste valeur, vous êtes les