Page:Shakespeare, apocryphes - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1866, tome 1.djvu/22

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pole. Voici, d’après cette note, comment le comte classait les principaux écrivains de son temps : « Maître Chapman au style achevé et élevé ; maître Jonson et ses œuvres châtiées et ingénieuses ; M. Beaumont, M. Fletcher (frère de Nathaniel Fletcher, le cavalier servant de mistress White, fils de l’évêque de Londres Fletcher, ce grand partisan du tabac, qui épousa milady Baker), M. Shakespeare, M. Deckar, M. Heywood, etc. » Si l’on se rappelle que cette note est postérieure à la dédicace de l’in-folio de 1623, on ne peut s’empêcher de trouver que M. de Montgomery n’appréciait guère l’œuvre qui lui avait été spécialement présentée, et était par conséquent bien indigne d’une si glorieuse distinction. La vérité est qu’Héminge et Condell, chefs de la troupe du roi, avaient des raisons personnelles de flatter deux seigneurs fort puissants en cour, dont l’un, comme lord chambellan, était l’omnipotent surintendant des théâtres. Les hautes fonctions exercées par ces gentilshommes expliquent, si elles ne justifient pas, l’écœurante adulation des comédiens.

Mais les éditeurs de l’in-folio de 1623 n’étaient pas au bout de leur tâche. Le plus important était à faire. Il ne suffisait pas d’avoir mis ce Shakespeare aux pieds de deux influents patrons ; il restait à l’offrir au public. L’édition in-folio se tirait à environ deux cent cinquante exemplaires qui devaient se vendre chacun une guinée. Une guinée ! plus de vint-cinq francs de notre monnaie ! c’était un gros denier pour cette époque[1]. Mais les frais de gravure, d’impression et de papier avaient été considérables, et il était urgent de rentrer dans ces frais. Un insuccès eût été un désastre. Or, pour que l’opération fût fructueuse, pour que « l’article » s’écoulât, il fallait bien se garder de le dé-

  1. Un de ces mêmes exemplaires a été acquis, en août 1864, à une vente aux enchères pour la somme de 17  802 fr. 50 c.