Page:Shakespeare, apocryphes - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1866, tome 1.djvu/378

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dites-moi, quels manants êtes-vous donc pour oser ainsi combattre en mes États, sans avoir près de vous quelque juge du camp, comme il sied à une lice loyale ?

Alors Palémon répondit hâtivement : — Sire, qu’est-il besoin de plus de paroles ? Nous avons tous deux mérité la mort. Nous sommes deux malheureux, deux misérables, à qui la vie est à charge. Si tu es un seigneur et un juge équitable, ne nous accorde ni merci ni refuge ; et tue-moi le premier, au nom de la sainte charité. Mais tue mon compagnon, ainsi que moi. Ou plutôt tue-le le premier, car bien que tu ne t’en doutes guère, c’est ton mortel ennemi, c’est cet Arcite qui a été banni de tes États sous peine de mort, et qui t’a trompé depuis longues années, cet Arcite dont tu as fait ton premier écuyer et qui est amoureux d’Émilie ! Et, puisque voici le jour où je dois mourir, je ferai franchement ma confession. Je suis, moi, ce malheureux Palémon qui s’est délibérément échappé de tes prisons. Je suis ton mortel ennemi, et je suis si ardemment épris de la charmante Émilie, que je voudrais mourir présentement sous ses yeux. Aussi je réclame la mort qui m’est due. Mais tue également mon compagnon. Car tous deux nous avons mérité de périr.

Sur ce, le noble duc répondit : — Voilà une brève conclusion. Votre propre bouche, par votre propre confession, vous a condamnés, et je n’ai qu’à confirmer l’arrêt. Il est inutile de vous torturer avec la corde. Vous mourrez, par le sanglant Mars !

La reine, émue de compassion féminine, se mit aussitôt à pleurer, ainsi qu’Émilie, et toutes les dames de la compagnie. C’était grand dommage, pensaient-elles toutes, qu’un pareil malheur dût arriver à des gentilshommes de haute naissance, pour une querelle dont l’unique cause était l’amour. Et, les voyant couverts de sanglantes blessures, toutes s’écrièrent, à voix plus ou moins hante :