Page:Shakespeare, apocryphes - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1866, tome 1.djvu/76

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manière caractéristique. Ainsi, dans cet incident capital où Émilie, se promenant au jardin, apparaît aux deux prisonniers, ce n’est plus Arcite, mais Palémon qui l’aperçoit le premier ; c’est Palémon qui le premier a possédé Émilie du regard, et cette antériorité de possession idéale lui crée un titre, dont il se prévaudra pour accuser Arcite d’usurpation, et dont Arcite lui-même reconnaîtra la valeur en mourant. Modification ingénieuse qui donne au dénoûment une sorte de justice poétique. — Dans ce même incident du jardin, Émilie, telle que la présente Chaucer, n’encourage plus d’un sourire les deux amoureux qui la contemplent ; elle traverse le jardin sans lever les yeux et sans se douter qu’elle a conquis deux cœurs par sa seule apparition. Innovation délicate qui substitue au provoquant abandon de la fille du midi la froide réserve de la fille du nord et qui met à l’abri de tout reproche futur la fatale beauté de l’héroïne. — Enfin, toujours dans le même incident, les deux amis, qui, suivant le récit de Boccace, se confiaient sans animosité leur passion commune pour Émilie, sont brouillés par Chaucer dès les premiers mots ; à peine se sont-ils avoué leurs impressions que l’hostilité éclate ; ils n’attendent pas une minute pour se déclarer mutuellement la guerre ; ils se défient, ils se bravent, ils se provoquent. Tout à l’heure frères, les voilà désormais ennemis jurés. La jalousie les a envahis en même temps que l’amour. Ce changement profond, qu’autorise l’omnipotence des passions humaines, ajoute à la fable italienne un élément très-dramatique. Mais ce n’est pas tout ; nous devons encore à Ghaucer une conception fort remarquable : au moment où les deux héros se rejoignent dans le bois où ils veulent s’exterminer, le poëte anglais établit entre eux une sorte de trève de Dieu ; Arcite a retrouvé Palémon mourant de faim, exténué de fatigue et désarmé ; vite il apporte à son adversaire tout ce qui lui est nécessaire, lui donne à boire et à manger, lui