Page:Shakespeare, apocryphes - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1866, tome 2.djvu/21

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mais pour alliée et pour émule cette France quelle avait crue sa sujette.

Voilà la triple conclusion que Shakespeare présente aux méditations de ses contemporains. Avouons-le toutefois, si le poëte regarde comme un bienfait la déchéance de cette théocratie romaine qui depuis tant d’années asservissait moralement l’Angleterre, s’il considère avec joie la fin de ce despotisme aux mille têtes qui s’appelle la féodalité, ce n’est évidemment pas sans regret qu’il voit l’Angleterre forcée par les événements à abdiquer sur le continent ses prétentions de prépondérance. Quel est le poëte, si grand, si magnanime qu’il soit, qui pourrait se défendre de cet égoïsme sublime, — le patriotisme ?

L’évidente partialité avec laquelle Shakespeare a peint le caractère de Henry V, son enthousiasme sans réserve pour ce personnage, le soin qu’il a pris de dégager cette haute figure de tout trait odieux ou antipathique, la prodigalité avec laquelle il lui a accordé les dons les plus exquis, — la grâce, l’affabilité, la modestie, l’intrépidité, l’humilité, la clémence, — révèlent une profonde et irrésistible prédilection. Le héros historique de Shakespeare, c’est vraiment le vainqueur d’Azincourt, c’est le conquérant de Paris, c’est ce capitaine unique et prodigieux à qui il a été donné d’arborer l’étendard britannique au haut des tours de Notre-Dame et de ceindre à la fois le diadème des Plantagenets et la couronne des Valois. Henry V est pour Shakespeare la plus haute personnification du génie anglais. Régnant sur les bords de la Seine comme sur les rives de la Tamise, confondant dans la même autorité toutes les forces vives des deux premières nations de la chrétienté, Henry V apparaît comme l’arbitre suprême des destinées du monde. Grâce à ce victorieux, l’Europe ne sera plus que la vassale de l’Angleterre. Cette île aura pour satellite le continent tout entier. Désormais Westminster sera le