Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Guizot, Didier, 1863, tome 4.djvu/254

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je l’accuse, lorsque, pensant que j’ai voulu parler de lui, il répond que sa parure n’est point à mes frais ? Là donc ; comment donc ? Eh bien ! faites-moi donc voir en quoi ma langue lui a fait du tort. Si elle lui a rendu justice, alors c’est lui qui s’est fait du tort lui-même ; s’il est libre de tout reproche, alors ma satire s’envole comme une oie sauvage sans être réclamée de personne. Mais qui vient ici ?

(Orlando entre brusquement, l’épée nue.)

ORLANDO.—Arrêtez et cessez de manger.

JACQUES.—Quoi ! je n’ai pas encore commencé.

ORLANDO.—Et tu ne commenceras pas avant que le besoin soit servi.

JACQUES.—De quelle espèce est donc ce coq-là ?

LE VIEUX DUC—Est-ce la nécessité, jeune homme, qui te rend si audacieux, ou est-ce par un grossier mépris des bonnes manières que tu te montres si dépourvu de civilité ?

ORLANDO.—Vous avez touché mon mal tout d’abord. C’est le poignant aiguillon d’un extrême besoin qui m’a enlevé les douces apparences de la civilité : j’ai cependant été élevé dans l’intérieur du pays, et j’ai reçu quelque éducation : mais laissez cela, vous dis-je : il meurt celui de vous qui touchera à ce fruit avant que moi et mes besoins soyons satisfaits.

JACQUES.—Si vous ne voulez pas que l’on vous satisfasse avec des raisons, alors il faut donc que je meure.

LE VIEUX DUC.—Que prétendez-vous ? Votre douceur aura plus de force que votre force pour nous amener à la douceur.

ORLANDO.—Je vais mourir faute de nourriture : laisse-m’en prendre.

LE VIEUX DUC.—Asseyez-vous et mangez, et soyez le bienvenu à notre table.

ORLANDO.—Vous me parlez si doucement ? En ce cas, pardonnez-moi, je vous prie ; j’ai cru qu’ici tout était sauvage ; voilà ce qui m’a fait prendre la rude apparence du commandement. Mais qui que vous soyez, qui dans ce désert inaccessible, à l’ombre de ce feuillage mélancolique,