Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Guizot, Didier, 1863, tome 4.djvu/276

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CÉLIE.—Une charmante couleur ! Le châtain est toujours la seule couleur.

ROSALINDE.—Et ses baisers sont aussi saints, aussi chastes que le toucher d’une barbe d’ermite[1].

CÉLIE.—Il s’est procuré une paire de lèvres moulées sur celles de Diane : une froide nonne, consacrée à l’hiver, ne donne pas des baisers plus innocents ; ils ont toute la glace de la chasteté même.

ROSALINDE.—Mais pourquoi a-t-il juré qu’il viendrait ce matin, et ne vient-il pas ?

CÉLIE.—Non certainement, il n’y a en lui aucune fidélité.

ROSALINDE.—Le crois-tu ?

CÉLIE.—Oui : je ne crois pas qu’il soit un filou ou un voleur de chevaux ; mais quant à sa sincérité en amour, je pense qu’il est aussi creux qu’un gobelet couvert ou qu’une noix vermoulue.

ROSALINDE.—Il n’est pas sincère en amour ?

CÉLIE.—Il peut l’être lorsqu’il est amoureux ; mais je crois qu’il ne l’est pas.

ROSALINDE.—Tu l’as entendu jurer sans hésiter qu’il l’était.

CÉLIE.—Il était n’est pas Il est : d’ailleurs, le serment d’un amoureux ne vaut pas mieux que la parole d’un garçon de cabaret ; l’un et l’autre affirment de faux comptes.—Il est ici dans la forêt, à la suite du duc votre père.

ROSALINDE.—J’ai rencontré hier le duc, et j’ai causé longtemps avec lui : il m’a demandé quelle était ma famille ; je lui ai répondu qu’elle était aussi bonne que la sienne : il s’est mis à rire et m’a laissé aller. Mais pourquoi parlons-nous de pères lorsqu’il y a dans le monde un homme comme Orlando ?

CÉLIE.—Oh ! c’est un beau galant à la mode ; il fait de beaux vers, il dit de belles paroles, il fait de beaux serments et les rompt de même. Il frappe tout de travers, il ne fait jamais qu’effleurer le cœur de sa maîtresse,

  1. Allusion aux baisers de charité que donnaient les ermites.