Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Guizot, Didier, 1863, tome 4.djvu/278

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fort probable que les yeux, qui sont la chose la plus fragile et la plus douce, à qui le moindre atome fait fermer leurs portes timides, soient appelés des tyrans, des bouchers, des meurtriers. C’est maintenant que je fronce les sourcils de tout mon cœur en te regardant ; et si mes yeux peuvent blesser, eh bien, puissent-ils te tuer dans ce moment ! Maintenant fais semblant de t’évanouir ; allons, tombe.—Si tu ne peux pas, oh ! fi, fi, ne mens donc pas, en disant que mes yeux sont des meurtriers. Montre la blessure que mes yeux t’ont faite. Égratigne-toi seulement avec une épingle, et il en restera quelques cicatrices ; appuie-toi seulement sur un jonc, et tu verras que ta main en gardera un moment la marque et l’empreinte : mais mes yeux, que je viens de lancer sur toi, ne te blessent pas ; et, j’en suis bien sûre, il n’y a pas dans les yeux de force qui puisse faire du mal.

SYLVIUS.—O ma chère Phébé ! si jamais (et ce jamais peut être très-prochain), si jamais, dis-je, vous éprouvez de la part de quelques joues vermeilles le pouvoir de l’Amour, vous connaîtrez alors les blessures invisibles que font les flèches aiguës de l’Amour.

PHÉBÉ.—Mais jusqu’à ce que ce moment arrive, ne m’approche pas ; et quand il viendra, accable-moi de tes railleries ; n’aie aucune pitié de moi, jusqu’à ce moment, je n’aurai aucune pitié de toi.

ROSALINDE s’avance.—Et pourquoi, je vous prie ? Qui pouvait être votre mère pour que vous insultiez et que vous tyrannisiez ainsi tout à la fois les malheureux ? Parce que vous avez quelque beauté, quoique je n’en voie cependant en vous pas plus qu’il n’en faut pour aller se coucher sans lumière, faut-il pour cela que vous soyez si fière et si barbare ? —Quoi ? que veut dire ceci ? pourquoi me regardez-vous ? Je ne vois rien de plus en vous, qu’un de ces ouvrages ordinaires de la nature faits à la douzaine. Eh ! mais vraiment, la petite créature ; je pense qu’elle a aussi envie de m’éblouir. Non, sur ma foi, ma fière demoiselle, ne vous flattez pas de cet espoir : ce ne sont point vos sourcils couleur d’encre, vos cheveux de soie noire, vos prunelles de bœuf ni vos