Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1865, tome 1.djvu/48

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voyant en danger de sa vie, abandonné de sa mère propre, délaissé de chacun, et que Fengon ne le souffrirait guère longuement sans lui faire tenir le chemin de Horwendille, pour tromper les ruses du tyran qui le soupçonnait pour tel que, s’il venait à perfection d’âge, il n’aurait garde de se passer de poursuivre la vengeance de la mort de son père, il contrefît le fou avec telle ruse et subtilité que, feignant d’avoir tout perdu le sens, et sous un tel voile, il couvrit ses desseins et défendit son salut et vie des trahisons et embûches du tyran.

» Car tous les jours étant au palais de la reine, qui avait plus de soin de plaire à son paillard que de souci de venger son mari ou de remettre son fils en son héritage, il se souillait tout de vilenie, se vautrant ès-balayures et immondices de la maison, et se frottant le visage de la fange des rues, par lesquelles il courait comme un maniaque, ne disant rien qui ne ressentît son transport de sens et pure frénésie. Et toutes ses actions et gestes n’étaient que les contenances d’un homme qui est privé de toute raison et entendement, de sorte qu’il ne servait plus que de passe-temps aux pages et courtisans éventés qui étaient à la suite de son oncle et beau-père. Mais le galant les marquait avec intention de s’en venger un jour avec tel effort qu’il en serait à jamais mémoire. Voilà un grand trait de sagesse et bon esprit en un jeune Prince que de pourvoir avec un si grand défaut à son avancement, et par son abaissement et mépris, se faciliter la voie à être un des plus heureux Rois de son âge.

» Aussi jamais homme ne fut réputé avec aucune sienne action plus sage et prudent que Brute, feignant un grand devoiement de son esprit : vu que l’occasion de telle ruine, feinte de son meilleur, ne procéda jamais d’ailleurs que d’un bon conseil et sage délibération, tant