Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1865, tome 1.djvu/49

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afin de conserver ses biens et éviter la rage du tyran le Roi superbe, qu’aussi pour se faire une large voie de chasser Tarquin, et affranchir le peuple oppressé sous le joug d’une grande et misérable servitude. Aussi tant Brute que celui-ci, auquel vous pouvez ajouter le roi David, qui feignit le forcené entre les Roitelets de Palestine, pour conserver sa vie, montrent la leçon à ceux qui, malcontents de quelque grand, n’ont les forces suffisantes pour s’en prévaloir, ni se venger de l’injure reçue.

» Amleth donc, se façonnant à l’exercice d’une grande folie, faisait des actes pleins de grande signifiance, et répondait si à propos qu’un sage homme eût jugé bientôt de quel esprit est-ce que sortait une invention si gentille : car étant auprès du feu, et aiguisant des bûchettes en forme de poignards et estocs, quelqu’un lui demanda en riant à quoi servaient ces petits bâtons et ce qu’il faisait de ces bûchettes : J’apprête, dit-il, des dards acérés et sagettes poignantes pour venger la mort de mon père.

» Les fous, comme je l’ai dit, accomptaient ceci à peu de sens, mais les hommes accorts et qui avaient le nez long, commencèrent à soupçonner ce qui était, et estimèrent que sous cette folie gisait et était cachée une grande finesse, et telle qui pourrait un jour être préjudiciable à leur Prince : disant que sous telle rudesse et simplicité, il voilait une grande et cauteleuse sagesse, et qu’il célait un grand lustre de bon esprit sous l’obscurité de cette fardée subtilité. À cette cause donnèrent conseil au Roi de tenter par tout moyen s’il se pourrait faire que ce fard fût découvert et qu’on s’aperçût de la tromperie de l’adolescent. Or ne voyaient-ils ruse plus propre pour l’attraper, que s’ils lui mettaient quelque belle femme en lieu secret, laquelle tâchât de le gagner avec ses caresses les