Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1868, tome 7.djvu/14

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rable leçon donnée aux hommes par la destinée, c’est la prodigieuse disproportion entre le fait et la conséquence, entre le moyen et le résultat, entre les prémisses et la conclusion. « La cause est un je ne sais quoi et les effets en sont effroyables. »

Pour vous rendre compte de cette disproportion, réduisez à ses éléments essentiels l’action dont, il s’agit : — un prodigue, épris d’une courtisane qu’il entretient à grands frais, se décide, pour réparer sa fortune, à épouser une femme qu’il n’aime pas ; à peine le mariage est-il conclu, qu’il retourne auprès de sa maîtresse pour manger avec elle la dot de sa femme. L’épouse délaissée se réfugie chez son frère qui, furieux, provoque le mari. Un duel a lieu : le prodigue succombe et la courtisane désespérée se suicide. — Supposez que les événements que je viens de dire se passent dans le cercle restreint de la vie bourgeoise : qu’en résultera-t-il ? Une simple tragédie domestique dont la catastrophe n’atteindra que quelques existences immédiatement compromises. Faites au contraire que ces mêmes événements aient lieu dans les plus hautes régions de la vie publique ; faites que la courtisane s’appelle Cléopâtre et porte une couronne ; faites que le mari prodigue s’appelle Antoine et règne sur l’Orient ; faites que le frère qui venge l’épouse outragée se nomme Octave et soit maître de l’Occident : alors tout l’univers connu se trouvera engagé dans une querelle de ménage ; le deuil d’une famille produira le deuil de l’humanité. La terre frémira sous le pas des armées, la mer sous le poids des flottes ; les peuples se provoqueront et se rueront les uns sur les autres ; Alexandrie jettera le défi à Carthagène ; Rome se collettera avec Athènes. Pour soutenir la cause de la courtisane, cent mille hommes, douze mille chevaux, trois cents vaisseaux suffiront à peine ; on verra accourir à la