Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/14

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

désigne Horatio pour confident et rapproche l’étudiant du prince par une inaltérable tendresse. Hamlet, si dur et apparemment si ingrat pour Ophélia, garde jusqu’au bout sa prédilection pour Horatio ; sans cesse il le porte « dans le cœur de son cœur ; » il le met dans son secret en tiers avec Dieu ; et cette camaraderie est tellement durable, tellement obstinée, tellement dédaigneuse des atermoiements terrestres, tellement acharnée à l’éternité, qu’Horatio se tuerait avec Hamlet s’il ne recevait du mourant l’ordre de vivre.

L’amitié, si héroïque chez les hommes, n’est pas moins dévouée chez les femmes, mais, en changeant de sexe, elle change de caractère. Elle perd son stoïcisme viril. Ses rapports deviennent plus gracieux, son expansion plus abandonnée, sa familiarité plus caressante. C’est une incessante réciprocité de tendresses félines et d’exquises câlineries. Dans cette union de deux existences, les compagnes mettent tout en commun, le travail, le repos, le plaisir, la souffrance et jusqu’à l’insaisissable rêverie. Ce délicieux accord est toute l’harmonie possible ici-bas à un duo d’âmes. « Rappelez-vous, dit Héléna à Hermia, rappelez-vous tous nos épanchements mutuels, nos serments d’être sœurs, notre amitié écolière, notre innocence enfantine ! Que de fois, vraies déesses d’adresse, nous avons créé toutes deux avec nos aiguilles une même fleur, toutes deux sur le même modèle, assises sur le même coussin, toutes deux fredonnant le même chant, sur le même ton toutes deux, comme si nos mains, nos flancs, nos voix, nos âmes eussent été confondus ! Ainsi on nous a vues croître ensemble, comme deux cerises, apparemment séparées, mais réunies par leur séparation même, fruits charmants moulés sur une seule tige. » Par moments cette amitié toute féminine puise dans sa tendresse