Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/17

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effectuent leur réconciliation définitive par ce double hymen qui, unissant Rosalinde à Orlando et Célia à Olivier, fait des deux frères deux amis et des amies deux sœurs.

I

Sur le théâtre de Shakespeare, les passions ne rencontrent pas cet obstacle moral que leur oppose le point d’honneur sur la scène espagnole ou la grandeur d’âme dans la tragédie de Corneille. Là, si fort, si pur, si vaillant qu’il soit, qu’il s’appelle Roméo, Posthumus, Othello, Timon, Brutus ou Macbeth, l’homme obéit aux passions ; il est entraîné par elles, quoi qu’il fasse ; il a beau résister, il faut qu’il succombe. Pas d’inclination qui ne lui donne le vertige. Tout penchant est un précipice.

L’homme, tel que l’a vu Shakespeare, semble être absolument dominé par le système nerveux : il va, vient, se meut, rêve, pense et parle au gré de ses impressions. Chez lui, par un enchaînement en quelque sorte organique, toute impression devient sentiment, tout sentiment devient passion, toute passion devient action, toute action devient drame.

Cette sujétion de l’homme à des émotions variables et contradictoires n’est nulle part plus tristement évidente que dans les Deux Gentilshommes de Vérone. Protée est par excellence la marionnette humaine dont la sensation agite le fil. Quand la comédie commence, il professe pour son cher Valentin une amitié à toute épreuve et pour sa chère Julia un éternel amour : « Doux Valentin, dit-il à l’un, souhaite-moi toujours pour compagnon de tes jouissances, chaque fois que t’arrivera quelque bonheur, et dans tes dangers, si jamais les dangers t’environnent, recommande tes angoisses à mes pieuses prières. » —