Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/23

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moins heureux que son héros dans le choix de son héroïne. Celle dont il était épris n’avait pas les scrupules de Silvia. Loin de résister à Protée, elle le provoqua ; loin de le repousser, elle s’offrit à lui. William surprit ces avances faites par sa maîtresse à son ami, et l’un de ses sonnets nous peint le trouble où le jeta cette découverte : « Mon démon femelle entraîne loin de moi mon bon ange et tâche de séduire mon saint pour en faire un diable, poursuivant sa pureté de sa ténébreuse ardeur. Mon bon ange est-il devenu démon ? Je puis le soupçonner sans l’affirmer encore[1]… » Hélas ! le démon finit par l’emporter ; le bon ange se laissa enflammer par le mauvais. Combien William souffrit de cette triste certitude, ses poëmes ne le disent qu’imparfaitement. Pas plus que Valentin, le pauvre grand homme ne put comprimer d’abord un mouvement d’indignation. « Ah ! dit-il à l’ami qui l’avait trahi, tu aurais dû respecter mon foyer et empêcher ta beauté et ta jeunesse vagabonde de t’entraîner dans leur débauche là où tu es forcé de violer une double foi : celle qu’elle me doit, par la tentation où ta beauté l’entraîne, celle que tu me dois, par ton infidélité. » Ces reproches attendrirent le coupable : les larmes aux yeux il implora sa grâce, comme Protée, et, comme Protée, il l’obtint. « N’aie plus de chagrin de ce que tu as fait : les roses ont l’épine et les sources d’argent la vase ; les nuages et les éclipses cachent le soleil et la lune, et le ver répugnant vit dans le plus tendre bouton. Tout homme fait des fautes[2]… Ton remords n’est pas un remède à ma douleur ; tes regrets ne réparent pas ma perte. Le chagrin de l’offenseur n’apporte qu’un faible soulagement à la lourde croix de l’offense. Ah ! mais ces larmes sont des perles

  1. Sonnet xxix
  2. Sonnet xxxii.