Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/30

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théâtre anglais, un écrivain qui pourtant avait du cœur et du talent, Christophe Marlowe, faisait jouer par la troupe du Cockpit un drame où certain juif de Malte, appelé Barabbas (le nom est bien choisi), empoisonne tout un couvent de religieuses pour être sûr d’empoisonner sa fille Abigail, récemment convertie. Voulez-vous avoir une idée du style de cette diatribe ? Écoutez ce petit dialogue entre le juif et son esclave, un More qu’il vient d’acheter sur le marché :

— Dis-moi ton nom, ta naissance, ta condition et ta profession.

— Ma foi, seigneur, ma naissance n’est que basse, mon nom Ithamore, ma profession ce que vous voudrez.

— Tu n’as pas d’état ? Eh bien, fais attention à mes paroles. Je vais t’inculquer une leçon qui devra se cheviller en toi. D’abord débarrasse-toi de tous ces sentiments, compassion, amour, espérance vaine, scrupule pusillanime. Ne t’émeus de rien, n’aie pitié de personne, mais souris-toi à toi-même quand les chrétiens gémissent.

— Oh ! brave maître, je n’en ai que plus de respect pour votre nez ! (Pour faire comprendre ce lazzi d’ithamore, disons vite entre parenthèses que le juif de comédie portait traditionnellement un énorme faux nez. L’épouvantail n’avait même plus figure humaine.)

— Quant à moi, reprend Barabbas, je passe la nuit à rôder et à tuer les malades agonisant aux pieds des murs. Parfois je vais à l’écart et j’empoisonne les puits. De temps à autre, pour entretenir les voleurs chrétiens, je perds volontiers quelques écus, pourvu toutefois que bientôt je puisse, en me promenant dans ma galerie, les voir passer garrottés devant ma porte. Étant jeune, j’ai étudié la médecine et j’ai commencé par exercer d’abord sur les