Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/34

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sentée en 1578 sur le théâtre du Bull, aux grands applaudissements des puritains de Londres[1]. Cependant, si appréciée qu’elle fût du public anglais, elle n’était pas d’invention britannique : on la retrouvait dans presque toutes les littératures ; elle était connue non-seulement en Angleterre, mais en France, mais en Italie, mais dans toute la chrétienté. Pendant le seizième siècle, un juriste français, Alexandre Sylvain, en avait fait le thème de sa quatre-vingt-quinzième Déclamation dans un manuel d’éloquence, intitulé L’Orateur. Au quatorzième siècle, un conteur italien, Giovanni Fiorentino, en avait fait l’incident d’une nouvelle dans un recueil imprimé en 1558, sous ce titre : Il Pecorone. Dès le treizième siècle, l’auteur anonyme des Gesta Romanorum l’avait conté en bas latin à l’Europe entière. Quelle était l’origine de cette légende ? De quelle sombre région était-elle venue ? On ne savait. Elle était cosmopolite et immémoriale. Il n’y a pas cent ans qu’un officier anglais, l’enseigne Thomas Munroe, la déchiffra sous la poussière dans un vieux manuscrit persan, trouvé à Tanjore, au fond de l’Inde ! Elle était familière, non-seulement à toute la chrétienté, mais à tout l’islam. Le croissant l’avait adoptée comme la croix. Partout, à travers tous les peuples, dans tous les climats et sous tous les cieux, sur les bords de la Tamise, sur les bords de la Seine, au Rialto, sur les rives de l’Euphrate, au delà de l’Indus, au delà du Gange,

  1. L’existence de cette pièce, antérieure d’environ vingt ans au Marchand de Venise, est prouvée par un pamphlet religieux que publia, en 1579, un fanatique appelé Stephen Gosson. Ce Gosson, fort hostile au théâtre naissant, comme tous les puritains, fait par exception l’éloge d’une tragédie intitulée le Juif, « laquelle est jouée au Bull et, représente l’avidité des choisisseurs (chosers) mondains et les sentiments sanguinaires des usuriers. » D’après cette analyse sommaire, il est permis de croire que cette pièce, comme celle de Shakespeare, réunissait dans une, composition unique les deux incidents si divers des coffrets et du billet. Elle est malheureusement perdue.