Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/33

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sortie on ne sait d’où, qui courait les rues de Londres. Elle racontait, sur l’air de Black and yellow, comme quoi il y eut jadis à Venise un marchand de bonne renommée qui, ayant besoin d’argent, demanda à un usurier juif, nommé Gernutus, de lui prêter cent écus pour un an et un jour. Le juif consentit à le faire sans réclamer d’intérêt, mais à la condition que le marchand s’engagerait, en cas de non-remboursement, à lui donner une livre de sa chair. Le billet fut signé. Dans l’intervalle, le marchand eut des malheurs ; ses navires naufragèrent et ses coffres ne se remplirent pas : bref, le jour de l’échéance, il ne put payer. Gernutus fît arrêter son débiteur et le traduisit devant le tribunal en réclamant la pénalité stipulée. Les amis du Vénitien s’interposèrent et supplièrent l’usurier de renoncer à ses poursuites : en remboursement des cent écus qui lui étaient dus, ils lui offrirent cinq cents, mille, trois mille et jusqu’à dix mille écus. Le juif repoussa toutes ces offres et réclama le dédit convenu. Autorisé par le tribunal, déjà il tirait son couteau, quand le juge le prévint que, s’il outrepassait son droit d’un scrupule, s’il versait une seule goutte de sang, s’il coupait plus ou moins que la quantité de chair qui lui revenait, il serait pendu haut et court. Sur cette observation du juge, Gernutus frémit : il rengaina piteusement sa lame et déclara consentir à accepter les dix mille écus proposés par les amis du Vénitien. « Non, dit le magistrat, tu n’auras pas une obole ; prends ton dédit. » Gernutus demanda son principal. « Non, fit le magistrat, prends ta livre de chair ou déchire ton billet. » Sur quoi, Gernutus maudit son juge et s’enfuit.

Cette légende, si propre à propager l’animosité contre la race maudite, avait fait le sujet d’une pièce repré-

    tiens ! Puisse-t-il frapper d’une sentence pareille quiconque prétend agir ainsi ! »