Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/350

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croit ! C’est là un des points sur lesquels les femmes donnent continuellement le démenti à leur conscience. Mais, sérieusement, êtes-vous celui qui suspend aux arbres tous ces vers où est tant vantée Rosalinde ?


ORLANDO.

Par la blanche main de Rosalinde, je te jure, jouvenceau, que je suis celui-là : je suis cet infortuné.


ROSALINDE.

Mais êtes-vous aussi amoureux que vos rimes l’affirment ?


ORLANDO.

Ni rime ni raison ne saurait exprimer à quel point je le suis.


ROSALINDE.

L’amour est une pure démence : je vous le déclare, il mériterait la chambre noire et le fouet autant que la folie ; et, s’il n’est pas ainsi réprimé et traité, c’est que l’affection est tellement ordinaire que les fouetteurs eux-mêmes en seraient atteints. Pourtant je m’engage à la guérir par consultation.


ORLANDO.

Avez-vous jamais guéri quelque amant de cette manière ?


ROSALINDE.

Oui, un, et voici comment. Il devait s’imaginer que j’étais sa bien-aimée, sa maîtresse, et je l’obligeais tous les jours à me faire la cour. Alors, en jeune fille qui a ses lunes, j’étais chagrine, efféminée, changeante, exigeante et capricieuse ; arrogante, fantasque, mutine, frivole, inconstante, pleine de larmes et pleine de sourires ; affectant toutes les émotions, sans vraiment en ressentir aucune, et pareille, sous ces couleurs, au commun troupeau des jeunes gens et des femmes. Tantôt je l’aimais, tantôt je le rebutais ; tour à tour je le choyais et le maudissais, je m’éplorais pour lui et je crachais sur lui. Je fis tant