Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/36

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l’accusation ! Cette ruse de forme était nécessaire. Et voilà pourquoi Shakespeare a choisi, pour y développer son idée, une légende qui devait à son hostilité contre les juifs son immense popularité. Mais, par un prodige de génie, tout en gardant l’étiquette, il en a modifié le sens. En évoquant la légende, il l’a transfigurée. Elle grimaçait la haine, il lui a imposé l’expression sereine de la mansuétude. Depuis des siècles, elle vociférait l’extermination, il lui a arraché le cri de l’humanité.

Donc, pour bien comprendre la pensée qui ici a inspiré Shakespeare, deux conditions sont indispensables : la première condition, c’est de se reporter au temps où il a composé son drame, époque de fanatisme universel, où le roi catholique Charles IX « tenait que, contre les hérétiques, c’était cruauté d’être humain et humanité d’être cruel[1], » et où le poëte protestant Marlowe s’écriait en plein théâtre : « Détruire un juif est charité et non péché[2]. » La seconde condition, c’est de confronter l’œuvre du maître avec les opuscules qui l’ont précédée. Jamais comparaison n’a été plus instructive, plus probante, plus nécessaire ; jamais la critique, pour ne pas s’égarer, n’a eu plus grand besoin d’être éclairée par l’histoire.

De tous les écrivains, romanciers, chroniqueurs ou chansonniers, qui, avant Shakespeare, ont traité le sujet du Marchand de Venise, il n’en est pas un qui ait essayé d’expliquer par un motif quelconque le sanglant contrat passé entre le juif et le chrétien. L’auteur italien, dont la nouvelle a servi de cadre au chef-d’œuvre anglais, dit tout simplement : « Comme il lui manquait dix mille ducats, messire Ansaldo alla trouver un juif à Mestre, et les

  1. Brantôme.
  2. « To undo à Jew is charity and not a sin. » (Le Juif de Malte.)