Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/37

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lui emprunta avec cette convention et condition que, s’il ne les avait pas rendus à la Saint-Jean de juin prochain, le juif lui pourrait enlever une livre de chair dans quelque endroit du corps qu’il voudrait[1]. » Puis il parle d’autre chose, sans s’arrêter, même pour s’en indigner, sur cette monstrueuse convention. Le prêteur est juif : cela suffit. Est-ce que les juifs n’ont pas pour habitude de sacrifier à leur Pâque un enfant chrétien et de communier en le dévorant ? Il est donc tout simple que celui-ci veuille avoir la chair de messire Ansaldo. À quoi bon chercher des prétextes à un appétit si naturel ? Qui dit juif, dit vampire. Ainsi pensait maître Giovanni Fiorentino, conteur du quatorzième siècle. Ainsi n’a pas pensé maître William Shakespeare, le conteur de tous les âges.

Et d’abord, Shakespeare a restitué une âme au juif. Le juif était hors l’humanité, Shakespeare l’y a rappelé d’un trait de plume. Il a voulu que l’action du juif, si inhumaine qu’elle fût, eût une raison humaine. Voilà pourquoi il a créé entre Shylock et Antonio une haine invétérée (a lodged hate) qui n’existe pas entre le mécréant de la nouvelle et messire Ansaldo. Voilà pourquoi il a accumulé les griefs dans le cœur de Shylock. Shylock hait Antonio, parce qu’Antonio est chrétien, parce qu’Antonio, qui est royalement riche, prête l’argent gratis ; mais il hait Antonio surtout parce qu’Antonio hait la sainte nation israélite, parce qu’Antonio va partout clabaudant contre Shylock, contre ses opérations, contre

  1. « E perché gli mancavano dieci mila ducati, messere Ansaldo andò a un Giudeo a Mestri, e accatogli con questi patti e condizioni, che s’egli non glie l’avesse renduti dal detto di a San Giovanni di giugno prossimo, che’I Giudeo gli potesse levare una libra di carne d’addosso di qualunque luogo e’volesse. » Il Pecorone. Giornata quarta. (Voir à l’Appendice la traduction de cette nouvelle.)