Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/368

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ROSALINDE.

Non, croyez-moi, mourez pas procuration. Ce pauvre monde est vieux d’à peu près six mille ans, et pendant tout ce temps-là il n’y a pas un homme qui soit mort en personne, j’entends pour cause d’amour. Troylus a eu la cervelle broyée par une massue grecque ; pourtant il avait fait tout son possible pour mourir d’amour, car c’est un des soupirants modèles. Quant à Léandre, il aurait vécu nombre de belles années, quand même Héro se fût faite nonnain, n’eût été la chaleur de certaine nuit de juin : car, ce bon jeune homme, il alla tout simplement se baigner dans l’Hellespont, et, étant pris d’une crampe, il se noya : les niais chroniqueurs du temps ont trouvé que c’était la faute à Héro de Sestos. Mais mensonges que tout ça ! Les hommes sont morts de tout temps, et les vers les ont mangés, mais jamais pour cause d’amour.


ORLANDO.

Je ne voudrais pas que ma vraie Rosalinde fût dans ces idées-là ; car je proteste qu’un froncement de son sourcil me tuerait.


ROSALINDE.

Par cette main levée, il ne tuerait pas une mouche. Mais voyons, je vais être pour vous une Rosalinde de plus avenante disposition. Demandez-moi ce que vous voudrez, je vous l’accorderai.


ORLANDO.

Eh bien, aime-moi, Rosalinde.


ROSALINDE.

Oui, ma foi, je le veux bien, les vendredis, les samedis et tous les jours.


ORLANDO.

Et… veux-tu de moi ?


ROSALINDE.

Oui, et de vingt comme vous.