Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/38

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ses profits légitimes, parce que, quand lui, Shylock, passe, Antonio l’appelle chien, le chasse du pied et lui crache au visage. Cependant un jour vient où cet Antonio qui a pour habitude « de vider sa bave sur la barbe » de Shylock, a besoin de Shylock et s’adresse à lui. En dépit de son juste ressentiment, Shylock reçoit fort bien le marchand :

— Le bonheur vous garde, bon signor ! dit-il, le sourire sur les lèvres.

— Shylock, répond sèchement Antonio, bien que je n’aie pas l’usage de prêter ni d’emprunter à intérêt, pour subvenir aux besoins de mon ami, je romprai une habitude…

L’exorde est singulier. Antonio commence par déclarer contraire à ses principes l’action même qu’il vient implorer de Shylock. Celui-ci aurait bon droit de se choquer, convenez-en. Cependant il ne se formalise pas, il discute poliment avec Antonio, il invoque pour sa défense le livre sacré que révèrent également le juif et le chrétien. « Le profit est béni quand il n’est pas volé. » Et, pour justifier ses bénéfices, Shylock cite l’exemple de Jacob prélevant la dîme sur les troupeaux de Laban par une ruse dont Dieu même est complice.

Sur quoi Antonio, interrompant la conversation, se tourne vers Bassanio et lui dit sans baisser la voix :

— Remarquez ceci, le diable peut citer l’Écriture pour ses fins. Une âme mauvaise produisant de saints témoignages est comme un scélérat à la joue souriante, une belle pomme pourrie au cœur. Oh ! que l’imposture a de beaux dehors !

Vous le voyez, Antonio ne discute pas. Aux arguments de son interlocuteur, il répond tout de suite par des invectives : Shylock est un imposteur, un scélérat, un diable ! Ce qui n’empêche pas Antonio de lui adres-