Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/408

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

étrange mise par le romancier italien au mariage de la dame de Belmont. On se figure difficilement cette Portia « qui n’est inférieure en rien à la Portia de Brutus, » permettant au premier venu de partager son lit, comme le fait sa devancière, l’héroïne trop galante de Ser Giovanni Fiorentino. Aussi Shakespeare a-t-il substitué à cette convention le pacte en vertu duquel Portia doit appartenir à l’heureux prétendant qui choisira entre trois coffrets le coffret désigné par un testament sacré. Une légende des Gesta Romanorum a donné à notre auteur l’idée du contrat bizarre et charmant qui fait ici le nœud de l’intrigue secondaire. Cette légende, écrite en bas latin, raconte qu’il y avait une fois un roi d’Apulie dont la fille voulut épouser le fils de l’empereur de Rome, Anselme. La princesse fut amenée devant le César légendaire qui lui dit : Puella, propter amorem filii mei multa adversa sustinuisti. Tamen si digna fueris ut uxor ejus sis, cito probabo. Autrement dit : « Jeune fille, tu as soutenu de nombreuses adversités pour l’amour de mon fils. Pourtant j’éprouverai sur-le-champ si tu es digne d’être son épouse. « Et fecit fieri tria vasa. Le premier de ces trois vases était d’or pur et plein d’os de morts, et portait cette inscription :

Qui me elegerit, in me inveniet quod meruit.

Le second était d’argent et plein de terre, et portait cette inscription :

Qui me elegerit, in me inveniet quod natura appetit.

Le troisième était de plomb et plein de pierres précieuses et portait cette inscription :

Qui me elegerit, in me inveniet quod deus disposnit.

L’empereur Anselme déclara qu’il n’accorderait son fils à la fille du roi d’Apulie que si elle choisissait entre ces trois vases celui dont le contenu avait le plus de valeur. Il va sans dire que la princesse désigna le coffret de plomb. Sur quoi, l’empereur lui dit : Bona puella, bene elegisti ; ideo filium meum habebis. Et c’est ainsi que le fils de l’empereur de Rome épousa la fille du roi d’Apulie. — Cette fable naïve a été révélée à Shakespeare par une traduction qu’en avait publiée l’imprimeur Winkin de Worde, sous le règne de Henri VI.

Le Marchand de Venise a été altéré pour le théâtre de Lincoln’s Inn, en 1701, par un certain lord Lansdowne. Je ne mentionne que pour la flétrir cette profanation qui travestit Shylock en personnage