Page:Shakespeare - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1872, tome 8.djvu/418

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retournai à lire une autre fois cette lettre, m’arrêtant à chaque mot un peu : puis prenant encre et papier, lui répondis… Je lui envoyai cette lettre, ce que je ne devais faire, car elle fut depuis occasion de tout mon mal. Quelques jours se passèrent en demandes et réponses. Les tournois vinrent à se renouveler, les musiques de nuit n’avaient point de cesse, et ainsi se passa un an entier.

Mon malheur voulut qu’au temps où nos amours étaient plus enflammées, son père en fut averti ; et celui qui lui dit lui sut si bien agrandir l’affaire que, craignant qu’il se mariât avec moi, l’envoya à la cour de la grande princesse Auguste Césarine, disant qu’il n’était honnête qu’un gentilhomme jeune et de si noble race perdit sa jeunesse en la maison de son père, où on ne pouvait apprendre que les vices dont l’oisiveté est maîtresse. Il partit si ennuyé, que sa tristesse l’empêcha de me pouvoir faire entendre son parlement. Mais quand j’en fus avertie, je demeurai en tel état que peut imaginer celle qui s’est autrefois vue autant surprise d’amour que lors, à mon grand malheur, je l’étais. Étant donc acheminée jusques au milieu de mon infortune, et parmi les angoisses que l’absence de dom Félix me faisait sentir, et m’étant avis qu’aussitôt qu’il se trouverait dans cette cour, tant à cause des autres dames de plus grande qualité et beauté qu’à raison de l’absence, je ne faudrais d’être oubliée, je résolus de m’aventurer à faire ce que jamais femme ne pensa, qui fut me vêtir en habit d’homme et m’en aller à la cour pour voir celui en la vue duquel était toute mon espérance.

Et à ce faire ne défaillit l’industrie, parce qu’avec l’aide d’une mienne grande amie qui m’acheta les vêtements que je lui voulus commander et un cheval pour me porter, je sortis de mon pays et ensemble de ma